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La Vie en Rose

Patrick Mathé et Louis Thévenon

N’espérez pas trouver dans cet article de nouveaux éléments croustillants propres à gonfler la polémique (victor) née dans les pages de Best, la joute épistolaire entre les gens de New Rose et quelques journalistes de ce magazine à propos de l’ineffable Johnny Tonnerre ne m’intéresse pas le moins du monde. Je suppose que ces événements bien Parisiens ennuient profondément le lecteur de la Creuse, et puis le sujet, en l'occurrence, c’est Le Label Indépendant, sa vie, son œuvre dans la France d’aujourd’hui. On commence par New Rose.

FLAMINGO

Best : — " Qui êtes vous, et comment cela a-t-il commencé?

New Rose : — " Moi je suis Louis Thévenon, vingt-deux ans, célibataire. Et moi je suis Patrick Mathé, trente quatre ans, marié, deux enfants. Avant, j’ai été chef des ventes chez RCA, ça fait onze ans que je suis dans le disque. J’ai participé au lancement d’une chaîne de disquaires qui s’appelait Sirènes, un bide sanglant. Ensuite il y a eu Music Box en 76. C'était le démarrage du Punk et je ne voulais pas faire le magasin de disque traditionnel avec rayon jazz, classique, variété etc. Le punk était la seule chose excitante à ce moment-là, donc Music Box s’est spécialisé là-dedans. Louis m’y a rejoint un an plus tard, il était encore au lycée d’ailleurs. Moi j’étais gérant, ça appartenait à un capitaliste qui a voulu faire dans le disque un moment. Un jour, je suis parti, Louis a continué un peu et finalement on s’est retrouvé tous les deux au chômage en même temps. On s’est dit que ce serait bien de faire un truc à nous. On a eu la chance de trouver un local rapidement et pour pas cher.
Au départ l’idée était de faire un label et une boutique. On avait déjà un embryon de label à Music Box, ça s’appelait Flamingo, et il y avait Extraballe, Coma, Jah Wosh, [et The Count ndwm] c’était un entrainement, on n’a rien vendu, à part Extraballe. C’est dur d’imposer un label avec des inconnus. Avec New Rose, on a eu la chance
de tomber rapidement sur les Saints; il faut avoir d’office un truc fort pour bien démarrer. Le Saints, on l’a sorti quatre mois après l’ouverture de la boutique. Évidemment, il n’a pas été disque d’or, mais on a eu envie de continuer, et ça s’est enchainé. On a fait Charles de Goal après, ça a été une bonne surprise, parce qu’on l'avait fait pour s’amuser avec le bassiste de Coma; on pensait en vendre mille ou quinze cents pour l’amortir, et en fait il a très bien marché à l’étranger. Après, on a rencontré Willie Loco, les Troggs, etc. "

Best : — " A l’époque, vous faisiez de la production ou de la licence?"

New Rose: " De Goal on l’a produit, les Saints à moitié, les Troggs c’était une licence, Willie Loco avait enregistré mais les bandes étaient bloquées, il ne pouvait pas payer le studio. On produit de plus en plus, depuis un an, parce qu’au départ, quand on n’a pas trop d’argent, c’est difficile de produire, ça coûte cher et l’argent ne rentre pas vite. Le meilleur biais, c’est de trouver des licences."

UN TRUC FORT POUR BIEN DEMARRERThe Saints, ROSE 1

Best: — " Comment fonctionne la distribution?"

New Rose: "Au départ on avait un accord avec RCA, ça n’a pas été une mauvaise chose, mais on s’est rendu compte qu’on était noyé au milieu de leur catalogue; des compagnies comme ça ne sont pas motivées pour travailler sur des produits qu’elles jugent marginaux! Au bout d’un an on a arrêté, parce qu’ils avaient droit d’option sur nos disques, et ils ont refusé La Souris Déglinguée et le Gun Club. On était coincé, il a bien fallu les sortir nous-mêmes, et ça a tellement bien marché qu’on a continué tout seuls.
Dans un premier temps on a distribué nos disques, et puis comme il y avait en Angleterre pas mal de labels indépendants aussi, c’était intéressant de créer une structure proche de Rough Trade, pour distribuer des groupes français, et des labels anglais comme Crass, 4AD etc. Actuellement on est huit et demi à New Rase, dont cinq personnes pour la distribution. On a un réseau de disquaires en France, ça a démarré avec les spécialisés, et petit a petit, les disquaires traditionnels sont venus
d'eux-mêmes nous trouver; on est passé de 80 au départ à 350 actuellement. On les informe chaque semaine, par lettre et téléphone, sur le label, les artistes etc.

SURPRISES

Best : — " Quelles sont vos fourchettes de vente ? "

New Rose : — " Entre deux et quinze mille. Il y a d’une part les labels anglais qu’on distribue, il y a les Imports normaux, il y a les autoproductions françaises, qu’on prend en distribution, il y a New Rose Records, et maintenant on presse et distribue pour les groupes qui produisent eux-mêmes. C’est ce qu’on a fait pour tous les groupes français sortis récemment. Les groupes ont toujours des plans avec des studios pour enregistrer correctement, mais leur problème, c’est la fabrication et la distribution; c’est ça qu’on leur apporte, avec en plus un coup de main pour la promotion.
Sur le label, la meilleure vente, hélas, c’est Johnny Thunders qui a fait quinze mille, puis on a le Gun Club à treize mille, les Saints à dix mille, La Souris à sept mille, les maxis des Dead Kennedys et des Saints à six mille, les deux Real Kids ont fait cinq mille, Willie Loco entre trois et cinq mille, les Snipers quatre mille, ce qui est bien pour un premier disque. Les seuls bides qu’on a pris, c’est sur les premiers singles : 350 du Michaël Riley, 400 du Troggs, mais pour les maxi et les LP, c’est rare qu’on fasse moins de deux mille, deux mille cinq. "

Best : — " Vous rentrez dans vos frais avec ces chiffres-là ? "

New Rose: — " Heureusement, les disques qui vendent le moins sont ceux qui coûtent le moins cher. A deux mille, tout la monde rentre dans ses frais. On sait à peu près d’avance ce qu’on va vendre, on ne va pas investir dix briques si on sait qu’on va en vendre deux mille! Il arrive qu’on ait de bonnes surprises, l’album de De Goal avait coûté presque rien, et on en a fait huit mille. Chris Bailey, c’est pareil, on l’a fait pour se faire plaisir, et il se trouve qu’il marche bien.
Pour les distributions, on a les Barracudas à dix mille, le coffret Virgin Prunes à neuf mille, le maxi de La Horde à quatre mille cinq, Wild Child et Wunderbach à trois mille, les plus récents, Tanit et Floo Flash démarrent bien. Mais il y a des disques qui vendent à quatre/cinq cents, parce que c'est des groupes qui ne sont connus que d'une région, qu’il ne se passe rien sur eux dans la presse. Pour les étrangers, on a fait douze mille du coffret Crass, et quatre ou cinq mille des Bauhaus. "

Chris Bailey, The SaintsBest : — " L’absence d’intermédiaire est-elle vraiment avantageuse ? "

New Rose: — " Un disque vendu à dix mille chez nous rapporte autant qu’un disque vendu à vingt mille dans une grosse boîte. Et ça nous permet de sortir plus de disques, parce que l’argent rentre plus vite. Là on en est à un ou deux par mois; on a plus de quarante disques au catalogue déjà. Au départ, on ne pensait pas en faire tant, et puis à chaque fois qu’on rencontre quelqu’un qui nous plaît, on sort un disque et ça s’additionne, tant qu’on peut se le permettre, autant continuer! Il n’y a rien qu’on regrette d’avoir sorti, à part le Thunders peut-être !!! On ne sort rien à la légère, on a de bonnes relations, et si ça ne marche pas, du moment que ça nous plaît c’est le principal ! "

Best : — " Y-a-t-il une identité du label? "

New Rose: — " On n’a pas choisi d'être un label avec connection Boston, ça s’est fait parce qu’on a rencontré des gens; on vu quand même de Charles De Goal aux Dead Kennedys, c’est assez large. On n’aime pas les étiquettes, les Real Kids n’ont pas grand rapport avec Polyphonic Size ! Il y a un noyau rock quand même, mais on sort des trucs plus modernes, on adore le rock, mais on n’aime pas que ça, et on aimerait recevoir des trucs différents plus souvent. On ne sortirait pas un truc sûr de faire du blé mais qui ne nous plaise pas. Par contre, un truc peut mériter de sortir, si on a un bon contact avec les gens, on le sort même si on n’est pas fans. On est deux, on n’a pas toujours forcément les mêmes goûts. On ne vise pas le tube, le coup funky ou disco, ça zéro! Mais on était heureux que Polyphonic Size soit dans les hit-parades. "

Gun Club, ROSE 8TREIZE MILLE

Best : — " Quels sont vos rapports juridiques avec vos artiste.? "

New Rose: — " Ce serait prétentieux de faite des longs contrats, et on n’a pas envie de perdre la liberté de part et d’autres. Polyphonic a signé chez Virgin c’est très bien, on est ravi. On pense déjà aux disques suivants. Quand un groupe est connu et qu’il peut faire monter les enchères, on ne va pas risquer de compromettre tout le label sur un nom; ça ne nous dit rien. "

LES PAQUETS

Best : — " Envisagez-vous de devenir vous-mêmes une grosse compagnie ? "

New Rose: — " On vit au jour le jour, s’il y a deux ans on nous avait dit qu’on serait dix en 83, on ne l’aurait pas cru ! On ne peut pas freiner une évolution, mais l’esprit reste. On peut avoir Human League et Warum Joe sur le même label ! Si l’occasion se présente de devenir une société plus importants, ce serait idiot de la louper, et on peut très bien la réussir, on n’a pas peur de grandir, je suis convaincu qu’on peut garder son intégrité. Rough Trade, ils ont eu des tubes, ils ont été dans les charts, ça n'empêche pas que quand tu vas chez eux, tu trouves les deux patrons en train de faire les paquets ! Ce n’est pas incompatible. Virgin a choisi d’être une grosse compagnie, avec le décorum que ça implique, nous, le décorum ne nous intéresse pas."

Real KidsBest : — " Quels sont vos rapports avec les grosses compagnies ? "

New Rose: — "Comme disquaire, on a forcément des relations avec elles. Ca se passe bien, ils sont curieux de notre expérience, ils se renseignent un peu, on les intrigue. Ils suivent de près l’évolution, la preuve, ils nous piquent des groupes ! Le problème, c’est qu’ils ne font QUE SUIVRE ! Les indépendants vont prendre de plus en plus de place, comme en Angleterre, c’est certain. Il y a de la place pour des New Rose en province, il y en a déjà, comme Chaos à Orléans, Closer au Havre, Snapshot à Bordeaux, c’est ça l’avenir. Il y a des tas de groupes en province, ça va se développer régionalement. Qui aurait cru il y a dix ans qu’on pourrait vendre dix ou quinze mille albums en étant indépendant ? C’est courant aujourd’hui. D’ici un an, on espère vendre trente mille, et plus encore.
Une boîte comme Stiff, ils ont démarré avec deux cent livres prêtées par Lee Brilleaux, regarde où ils en sont ! En France, iI y a encore pas mal d’acheteurs de rock qui s’ignorent. Les FM contribuent à abaisser les barrières; quand les gens ont la possibilité de découvrir, ils achètent. La Horde n’aurait pas existé sans les FM. La télé, je ne sais pas, on veut bien faire l'expérience mais comme on n’a pas signé Garland Jeffreys, il va falloir attendre encore ! En dehors de la presse rock, ce qui nous a surtout aidé, ce sont les radios libres. Maintenant, on a quelqu’un qui travaille spécialement pour la promo FM, ça a été une ouverture fantastique pour les indépendants. La presse, c’était bien, mais insuffisant, les FM ont fait monter les ventes énormément, ça a un gros impact, ça fait doubler voire tripler le cap des 1500 exemplaires vendus grâce à la presse. "

Best : — " Quelles sont vos prévisions ? "

New Rose: — " Un maxi des Outcasts, un mini LP des Kingsnakes (ex Groovies), un LP du Count, des Real Kids, de Willie Loco, un single et un LP des Snipers, un LP de Warum Joe, un LP d’Orson Family, un nouveau groupe anglais genre Cramps, un mini LP des Calamités, un LP des Saints et un de Chris Bailey, un LP des Dawgs. En distribution : un maxi de Corazon Rebelde, un LP de Lucrate Milk, les distributions on le sait moins longtemps à l’avance. Et puis des choses sur Fan Club.
Fan Club c’est un "département" de New Rose, axé sur les rééditions. Il y a eu Loose Gravel, Mike Wilhelm, Sons Of Dolls, ce n’est pas pour le plaisir de rééditer, c’est cohérent avec le label, les gens qu’on réédite existent encore et peuvent faite des choses parla suite sur New Rose ; par exemple Mike Wilhelm, Jerry Nolan… Ceci dit on nous a proposé un Janis Joplin, je ne sais pas quels sont ses projets ! Mais Wilhelm, ça va se concrétiser. "

DANS LES HIT-PARADESPolyphonic Size, ROSE 12

Best : — " Etes-vous considéré à l'étranger ? "

New Rose: — " A Boston, on a une rue! Aux USA on commence à être connus, on est distribué dans toute l'Europe aussi. On a des entrefilets dans le Billboard. L’étranger c'est important, comme le marché est encore petit en France, il ne faut pas hésiter à s’ouvrir vers ailleurs. "

Propos recueillis par Jean-Eric PERRIN
BEST - 1983




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