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2000 : l'année du 20ème anniversaire : une interview dans Rock & Folk (support pub de new Rose dès le début des années 80 : New Rose vendait beaucoup par correspondance), une page et demi dans l'Humanité :


in L'HUMANITÉ . Vendredi 22 Décembre 2000 . page 22

NOTRE AMI NEW ROSE

Retour avec son fondateur Patrick Mathé sur la belle histoire de New Rose et regard sur l'évolution de l'industrie du disque. Rencontre.

Sortie d’un coffret rétrospective de quatre CD pour fêter les vingt ans de la naissance de New Rose, leplus mythique des labels indépendants français.

Calvin Russell "J'ai toujours fait ce qui me plaisait et travaillé avec des gens que j’apprécie et qui raisonnent comme moi. Que demander de plus? Elliott Murphy par exemple. Cela fait belle lurette qu’il a abandonné l’idée d’être numéro un au hit-parade. Il fait son métier en artisan, donne des concerts tout le temps, sort un album tous les un ou deux ans. Cela fait trente ans que ça dure, il est toujours là et c’est une vie plutôt sympa qui peut continuer longtemps." Ainsi, via l’une des fidèles signatures de son nouveau label Last Call se définit Patrick Mathé, cofondateur avec Louis Thévenon d’une enseigne New Rose qui fête sesvingtans et reste le plus bel exemple d’indépendance discographique qu’a connu notre pays.

New Rose a vécu de juillet 1980 à février 1994. Au départ une époque florissante, la dernière que le rock ait connue, le punk et les vagues qu’il suscite de la fin des années soixante-dix au milieu des années quatre-vingt. Patrick Mathé est alors vendeur dans une boutique restée elle aussi dans les mémoires parisiennes, Music Box. Avec Louis Thévenon, il décide de voler de ses propres ailes et d’ouvrir sa propre échoppe, New Rose, hommage explicite à l’un des groupes phares de la scène de l’époque, les Damned et à leur premier 45 tours sorti en octobre1976, sans doute le premier pressage punk de l’histoire. Un parrainage qui situe bien l’intégrité et la fidélité dont le label ne se départira pas. Le guitariste des Damned, Brian James, était d’ailleurs présent en novembre dernier lors du concert anniversaire de New Rose a l’Élysée Montmartre.

Le 7 rue Pierre Sarrazin, à deux pas de la Sorbonne, sera, pendant des années, le rendez-vous de tous les dénicheurs de nouveautés, de curiosités alternatives, d’importations introuvables : fans, journalistes et musiciens. Plus qu’un magasin, un espace ouvert et dédié à tout ce qui se faisait de neuf et surtout de décalé en matière de rock musique. Le label est venu très vite, six mois après l’ouverture de la boutique, avec comme première signature, les Saints, groupe australien et son Paralitic Tonight, Dublin Tomorrow. "On était fans. On savait qu’ils venaient de se faire virer d’EMI après trois disques (dont le dernier, Prehistoric Sounds, réédité quelques années- plus tard sera encensé par une critique qui l’avait boudé à l’origine), on racontait que Chris Bailey, l’âme des Saints, en était réduit à faire la manche dans le métro. Je suis entré en contact avec lui et en une nuit bien arrosée, tout s’est déclenché. On voulait un groupe qui ait le même impact et la même signification que le nom New Rose pour le magasin. Sans être méprisant, nous n’avions pas envie de démarrer le label avec un petit groupe obscur, aussi bon soit-il. Il y aurait eu 99 chances sur cent pour qu’on passe inaperçus. Il nous fallait un nom et qui ne se limite pas à la France. Les Saints étaient le bon choix." Les noms s’alignent comme autant de pétales parfois meurtries, souvent rageuses, jamais flétries. Un rock trempé dans la poussière, la fièvre ou la sueur. Perdants magnifiques comme il se doit, solitaires géniaux, excentriques inspirés ou jeunes pousses prometteuses, ils viennent souvent d’une Amérique plutôt écorchée et souterraine, que sillonne Patrick Mathé de Boston à Memphis et Austin. Gun Club, The Count, Johnny Thunders, Arthur Lee, The Cramps, Giant Sand, Tav Falco, Roky Erickson, Dead Kennedys ou encore Calvin Russell, autant de patronymes qui dessinent une légende. Pour autant, la scène française et européenne n’est pas délaissée: New Rose signera parmi les plus intransigeantes formations du Vieux Continent, des Lolitas àCharles de Goal.

"Je n’avais pas de critère. J’ai toujours été large dans mes goûts et ils se sont encore développés avec Last Call. A l’époque j’aimais autant des groupes à tendance électronique comme Suicide ou Devo que des formations plus roots, les Thunderbirds ou Alex Chilton. " Cette ouverture d’esprit est pour beaucoup dans la réussite du label, qui s’exporte à l’étranger, du Japon à l’Italie et suprême adoubement quasi paradoxal, aux États-Unis et en Angleterre. L’univers New Rose repose également sur une certaine idée des relations humaines dont l’un des résultats les plus significatifs sera la compilation Play New Rose for Me dans laquelle des artistes du label reprennent un titre d’un autre musicien maison. Patrick Mathé n’hésitant pas lui-même à mettre la main à la pâte en se mouillant avec sa guitare ou son harmonica avec les Saints ou encore récemment lors d’un concert de Certain General. À notre époque de concentrations, de regroupements, cette liberté artisanale paraît d’un autre temps. Elle fait toujours chaud au cœur même si "les choses ont énormément changé. Ce ne serait plus possible de faire New Rose aujourd'hui. Il manque les éléments essentiels pour qu’un album fonctionne. Le premier, c'est la disparition des disquaires, en France en tout cas. Je ne parle pas des chaînes type FNAC ou Virgin qui appartiennent à la grande distribution et qui travaillent d’une façon totalement différente de ces magasins qui défendaient les disques, connaissaient leurs clients et savaient les conseiller. Il y avait aussi un tas de petits fanzines qui faisaient bien leur boulot et touchaient les gens concernés. Le bouche à oreille fonctionnait, un milieu qui n’existe plus même si certaines pubs de supermarchés du disque veulent vous faire croire que leurs vendeurs sont passionnés. Ce sont des types qui viennent d’Auchan ou de Mammouth et regardent leur ordinateur, les yeux rivés sur la rotation des stocks et les parts de marché." Patrick Mathé ne décolère pas non plus à l’encontre de ce qu’il appelle une catastrophe: le développement des radios FM et son initiateur, ex-ministre de la culture, un certain Jack Lang "Je regrette l’époque où on avait quatre radios. On connaissait les difficultés pour être programmé. Mais au moins, il y avait de bonnes émissions réalisées par des gens ouverts. Avec l’explosion des FM, le bouillonnement a été extraordinaire mais n’a duré qu’un temps. Dès la constitution en réseau, tout était foutu. Lang est le politique qui a fait le plus de mal à la musique en France: vouloir encadrer à coups de subventions, s'ériger en ministre du rock, puis de la techno. Il est temps que cela se sache. Tout ce qu’il a fait, c’est du clientélisme. Ce n’est quand même pas un gouvernement de gauche qui devait autoriser, favoriser le monopole d’une société comme NRJ"
Autant selon lui de raisons qui ont conduit à la quasi-disparition de véritables labels, même s'il reconnaît que l'effervescence électronique du moment est un phénomène qui rappelle la frénésie alternative des années quatre-vingt avec ses réseaux, ses productions parallèles, son public.

Il en faudrait cependant plus pour entamer la foi d'un homme qui préside désormais aux destinées de sa "petite structure" Last Call avec des choix élargis, notamment à la world ou au jazz. Quant au rock, "il a toujours eu des hauts et des bas, c’est cyclique mais il sera toujours là. Enfin, le vrai est toujours mieux traité par les indépendants que par les majors. Sans faire de démagogie, il faut bien reconnaître que ces dernières sont des machines à fabriquer des tubes mondiaux en misant sur de grosses opérations de marketing. Le public est prêt à écouter plein de choses, le problème est aujourd’hui de l’atteindre quand les grands groupes contrôlent à la fois production, distribution, médias. Ça fait beaucoup d’obstacles. Le système qu’est devenue l’industrie du disque bousille tout très vite. On ne laisse plus le temps aux créations de s’épanouir, aux artistes de s’exprimer. La musique est atteinte du même mal que la bouffe. On fait du McDonald pour les oreilles. Cela dit, quelque soit le style de musique, les indépendants continueront néanmoins à exister. Rock ou pas rock. Pour la survie de la créativité, c’est essentiel". On remercie New Rose d’avoir été dans le domaine l’un des défricheurs les moins sectaires et les plus audacieux. Une forme d’exemple.


La Galaxie Patrick Mathé

Tav Falco’s Panther burns

L’un des meilleurs représentants d’un blues âpre et sombre revisité rockabilly, celui du Memphis souterrain (TheWorld we Knew chez New Rose. Albums chez Last Call: Shadow Dancer et Love’s Last Warning).
" C’était un de mes tout premiers voyages aux États-Unis. J’hésitais à louer une voiture. Il m’a donc pris en charge du début à la fin. Autant dire que j’étais dépendant Je me suis retrouvé dans une cabane en bois d’une banlieue de Memphis avec des voisins qui paraissaient tout droit sortis de Délivrance. Des freaks gentils comme tout mais totalement déchirés. Mais être chez Tav relevait de l’épreuve. Il fallait se farcir pendant quatre-cinq heures de la nuit ses "films d’art". Il ne mangeait jamais. Il était fauché, on tombait tout le temps en panne de bagnole. Il vivait dans son monde, persuadé d’être le Franck Sinatra de l’an 2000. Ça avait des côtés géniaux mais c’est la dernière fois que j’ai été tributaire de quelqu’un aux États-Unis."

Roky Erickson

La légende du 13th Floor Elevator, la crème du psyché américain des années soixante. Malheureusement diminué après l’absorption massive de drogues et des séjours en HP (Clear Night for Love chez New Rose)
"Un de mes amis, le bassiste du Sir Douglas Quintet m’avait emmené chez sa mère chez qui il vivait à l’époque. Je savais Roky un peu allumé mais quand j’ai vu la maison, je me suis dit que c’était toute la famille qui devait l’être. C’était un chantier permanent, une baraque commencée il y a quinze ou vingt ans et jamais terminée, bourrée de sacs de plâtre et autres matériels. Assez surréaliste. Quand j'ai vu la mère, j’ai compris. Elle m’a simplement dit: "Je vais chercher Roky mais ne vous inquiétez pas, il vient de mettre le feu à sa chambre." ‘Son génie musical était intact mais humainement, il était déjà diminué. Cela dit, c’était un personnage extraordinaire, d’une lucidité inouïe par moments. On devait faire un nouvel album, je lui ai envoyé une avance qui s’est un peu perdue en route."

Charlie Feathers

Une autre légende, de Memphis. Un précurseur du rockabilly de la grande époque Sun, encensé par Elvis (Honky Tonky Man chez New Rose)

"Il avait pas loin de soixante ans quand nous nous sommes connus par l’intermédiaire de Tav Falco. Il vivait avec sa femme et sa mère de quatre-vingt-dix ans dans une maison tout droit sorti des années cinquante: mobiliers astiqué, formica partout Une espèce de machine à remonter le temps. À l’époque, Charlie avait complètement rejeté le circuit traditionnel du disque. Il avait donc créé son propre label, des quarante-cinq tours qu'on se procurait uniquement chez lui. Il refusait les chèques, la poste et les disquaires! La seule solution était de sonner à sa porte et de payer en espèces, ce qui limitait un peu le marché. On a quand même fini parfaire deux disques ensemble."

Propos recueillis par D. R.

in L'HUMANITÉ . Vendredi 22 Décembre 2000 . page 22





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