BOUGAINVILLE (1767-68)
Dans le mois de février 1764, la France avait commencé un établissement aux îles Malouines. L'Espagne le revendiqua comme une dépendance du continent de l'Amérique méridionale ; et son droit ayant été reconnu par le roi de France, Bougainville, alors capitaine de vaisseau, reçut l'ordre d'aller remettre cet établissement aux Espagnols, et de se rendre ensuite aux Indes orientales, en traversant le Grand Océan entre les tropiques. On lui donna pour cette expédition le commandement de la frégate la Boudeuse, de vingt-six canons de douze, et il devait être joint aux îles Malouines par la flûte l'Étoile, destinée à lui apporter les vivres nécessaires pour une longue navigation, et à le suivre le reste de la campagne. Il partit de Nantes le 15 novembre 1966, et alla mouiller le 31 janvier 1767 dans la rivière de La Plata, où il joignit des frégates espagnoles, avec lesquelles il se rendit aux îles Malouines, et s'acquitta de sa commission. Des Malouines, Bougainville retourna au Brésil, et joignit à Rio-Janeiro la flûte l'Étoile. Les deux navires remirent à la voile pour passer ensemble dans le Grand Océan par le détroit de Magellan, que Bougainville appelle, comme tous les navigateurs : Nimborum patriam, loca fœta furentibus austris.
Le 2 décembre, il reconnut le cap des Vierges,
et le 8 il laissa tomber l'ancre dans la baie de Boucault.
" Dès que nous y fûmes mouillés, dit-il,
je fis mettre à la mer un de mes canots et un de l'Étoile. Nous nous y embarquâmes au
nombre de dix officiers armés chacun de nos fusils, et nous allâmes descendre au fond de la baie,
avec la précaution de faire tenir nos canots à flot, et les équipages dedans. A peine avions-nous
mis pied à terre, que nous vîmes venir à nous six Américains à cheval, et au
grand galop. Ils descendirent de cheval à cinquante pas, et sur le champ accoururent au devant de nous en
criant chaoua. En nous joignant, ils tendaient les mains, et les appuyaient contre les nôtres. Ils
nous serraient ensuite entre leurs bras, répétant à tue tête chaoua, chaoua,
que nous répétions comme eux. Ces bonnes gens parurent très joyeux de notre arrivée.
Deux des leurs qui tremblaient en venant à nous ne furent pas longtemps sans se rassurer. Après beaucoup
de caresses réciproques, nous fîmes apporter de nos canots des galettes et un peu de pain frais que
nous leur distribuâmes, et qu'ils mangèrent avec avidité. A chaque instant leur nombre augmentait ;
bientôt il s'en ramassa une trentaine, parmi lesquels il y avait des jeunes gens, et un enfant de huit à
dix ans. Tous vinrent à nous avec confiance, et nous firent les mêmes caresses que les premiers. Ils
ne paraissaient point étonnés de nous voir ; et, en imitant avec la voix le bruit de nos fusil,
ils nous faisaient entendre que ces armes leur étaient connues. Ils paraissaient attentifs à faire
ce qui pouvait nous plaire. M. de Commerson, et quelques-uns de nos messieurs, s'occupaient à ramasser des
plantes ; plusieurs Patagons se mirent à en chercher, et ils apportaient les espèces qu'ils
nous voyaient prendre. L'un d'eux, apercevant le chevalier du Bouchage dans cette occupation, lui vint montrer
un œil auquel il avait un mal fort apparent, et lui demanda par signes de lui indiquer une plante qui pût
le guérir. Ils ont donc une idée et un usage de cette médecine qui connaît les simples
et les applique à la guérison des hommes. C'était celle de Machaon, le médecin des
dieux, et on trouverait plusieurs Machaons chez les sauvages du Canada.
" Nous échangeâmes quelques bagatelles précieuses à leurs yeux contre des peaux de guanaques et de vigognes. Ils nous demandèrent par signes du tabac à fumer, et le rouge semblait les charmer : aussitôt qu'ils apercevaient sur nous quelque chose de cette couleur, ils venaient passer la main dessus, et témoignaient en avoir grande envie. Au reste, à chaque chose qu'on leur donnait, à chaque caresse qu'on leur faisait, le chaoua recommençait : c'étaient des cris à étourdir. On s'avisa de leur faire boire de l'eau-de-vie, en ne leur en laissant prendre qu'une gorgée à chacun. Dés qu'il l'avaient avalé, ils se frappaient avec la main sur la gorge, et poussaient en soufflant un son tremblant et inarticulé, qu'ils terminaient par un roulement avec les lèvres. Tous firent la même cérémonie, qui nous donna un spectacle assez bizarre.
" Cependant le soleil s'approchait de son couchant, et il était temps de songer à retourner à bord. Dès qu'ils virent que nous nous y disposions, ils en parurent fâchés ; ils nous faisaient signe d'attendre, et qu'il allait encore venir des leurs. Nous leur fîmes comprendre que nous reviendrions le lendemain, et que nous leur apporterions ce qu'ils désiraient. Il nous sembla qu'ils eussent mieux aimé que nous couchassions à terre. Lorsqu'ils virent que nous partions, ils nous accompagnèrent au bord de la mer ; un Patagon chantait pendant cette marche. Quelques uns se mirent dans l'eau jusqu'aux genoux pour nous suivre plus longtemps. Arrivés à nos canots, il fallut avoir l'œil à tout : ils saisissaient tout ce qui leur tombait sous la main. Un d'eux s'était emparé d'une faucille ; on s'en aperçut, et il la rendit sans résistance. Avant de nous éloigner, nous vîmes encore grossir leur troupe par d'autres qui arrivaient incessamment à toute bride. Nous ne manquâmes pas, en nous séparant, d'entonner un chaoua dont toute la côte retentit.
" Ces américains sont les mêmes que ceux vus par l'Étoile en 1766. Un de nos matelots, qui était alors sur cette flûte, en a reconnu un qu'il avait vu dans le premier voyage. Ces hommes sont d'une belle taille : parmi ceux que nous avons vus, aucun n'était au-dessous de cinq pieds cinq à six pouces, ni au-dessus de cinq pieds neuf à dix pouces ; les gens de l'Étoile en avaient vu dans le précédent voyage plusieurs de six pieds. Ce qui m'a paru gigantesque en eux, c'est leur énorme carrure, la grosseur de leur tête et l'épaisseur de leurs membres. Ils sont robustes et bien nourris, leurs nerfs sont tendus, leur chair est ferme et soutenue ; c'est l'homme qui, livré à la nature et à un aliment plein de sucs, a pris tout l'accroissement dont il est susceptible ; leur figure n'est ni dure ni désagréable, plusieurs l'ont jolie ; leur visage est rond et un peu plat ; leurs yeux sont vifs ; leurs dents, extrêmement blanches, n'auraient pour Paris que le défaut d'être large ; ils portent de longs cheveux noirs attachés sur le sommet de la tête. J'en ai vu qui avaient sous le nez des moustaches plus longues que fournies. Leur couleur est bronzée comme l'est sans exception celle de tous les Américains, tant de ceux qui habitent la zone torride que de ceux qui naissent dans les zones tempérées et glaciales. Quelques-uns avaient les joues peintes en rouge : il nous a paru que leur langue était douce, et rien n'annonce en eux un caractère féroce. Nous n'avons point vu leurs femmes : peut-être allaient-elles venir car ils voulaient toujours que nous attendissions, et ils avaient fait partir l'un des leurs du côté d'un grand feu, auprès duquel paraissait être leur camp, à une lieue de l'endroit où nous étions, nous montrant qu'il en allait arriver quelqu'un.
" L'habillement de ces Patagons est le même à peu près que celui des Indiens de la rivière de La Plata ; c'est un simple bragué de cuir qui couvre les parties naturelles, et un grand manteau de peux de guanaques ou de sourillos attaché autour du corps avec une ceinture ; il descend jusqu'aux talons, et ils laissent communément retomber en arrière la partie faite pour couvrir les épaules ; de sorte que, malgré la rigueur du climat, ils sont presque toujours nus de la ceinture en haut. L'habitude les a sans doute rendus insensibles au froid ; car, quoique nous fussions ici en été, le thermomètre de Réaumur n'y avait encore monté qu'un seul jour à 10 degrés au-dessus de la congélation. Ils ont des espèces de bottines de cuir de cheval, ouvertes par derrière, et deux ou trois avaient autour du jarret un cercle de cuivre d'environ deux pouces de largeur. Quelques-uns de nos messieurs ont aussi remarqué que deux des plus jeunes de avaient de ces grains de rassade dont on fait des colliers.
" Les seules armes que nous leur ayons vues sont deux cailloux ronds attachés aux deux bouts d'un boyau cordonné, semblables à ceux dont on se sert dans toute cette partie de l'Amérique. Ils avaient aussi de petits couteaux de fer, dont la lame était longue d'un pouce et demi à deux pouces. Ces couteaux, de fabrique anglaise, leur avaient vraisemblablement été donnés par M.Byron. Leurs chevaux, petits et fort maigres, étaient sellés et bridés à la manière des habitants de la rivière La Plata. Un Patagon avait à sa selle des clous dorés, des étriers de bois recouverts d'une lame de cuivre, une bride en cuir tressé ; enfin tout un harnais espagnol. Leur nourriture principale paraît être la moelle et la chair de guanaques et de vigognes. Plusieurs en avaient des quartiers attachés sur leurs chevaux, et nous leur en avons vu manger des morceaux crus. Ils avaient aussi avec eux des chiens petits et vilains, lesquels, ainsi que leurs chevaux, boivent de l'eau de mer, l'eau douce étant fort rare sur cette côte, et même sur le terrain.
" Aucun d'eux ne paraissait avoir de supériorité sur les autres ; ils ne témoignaient même aucune espèce de déférence pour deux ou trois vieillards qui étaient dans cette bande. Il est très remarquable que plusieurs nous ont dit les mots espagnols suivants : manana, muchacho, bueno chico, capitan. Je crois que cette nation mène la même vie que les Tartares. Errants dans les plaines immenses de l'Amérique méridionale, sans cesse à cheval, hommes, femmes et enfants, suivant le gibier ou les bestiaux dont ces plaines sont couvertes, se vêtant et se cabanant avec des peaux, ils ont encore vraisemblablement avec les Tartares cette ressemblance, qu'ils vont piller les caravanes des voyageurs. Je terminerai cet article en disant que nous avons trouvé depuis dans la mer Pacifique une nation plus élevée que ne l'est celle des Patagons. "
Bougainville, en avançant dans le détroit, vit des habitants de la Terre du Feu ; les premiers étaient sur la côte opposée au cap Froward... " Nous traversâmes, dit-il, un grand enfoncement dont nous n'apercevions pas la fin. Son ouverture, d'environ deux lieues, est coupée dans son milieu par une île fort élevée. La grande quantité de baleines que nous vîmes dans cette partie, et les grosses houles nous firent penser que ce pourrait bien être un détroit, lequel doit conduire assez proche du cap de Horn. Étant presque passés de l'autre bord, nous vîmes plusieurs feux paraître et s'éteindre ; ensuite ils restèrent allumés, et nous distinguâmes des sauvages sur la pointe basse d'une baie où j'étais déterminé de m'arrêter. Nous allâmes aussitôt à leurs feux, et je reconnus la même horde de sauvages que j'avais déjà vu à mon premier voyage dans le détroit. Nous les avions alors nommés Pécherais, parce que ce fut le premier mot qu'ils prononcèrent en nous abordant, et que sans cesse ils nous le répétaient, comme les Patagons répètent le mot chaoua. La même cause nous a fait leur laisser cette fois le même nom. Le jour prêt à finir ne nous permit pas cette fois de rester longtemps avec eux. Ils étaient au nombre d'environ quarante hommes, femmes et enfants, et ils avaient dix ou douze canots dans une anse voisine.
" Le 6 janvier 1768 nous eûmes à bord la visite de quelques sauvages. Quatre pirogues avaient paru le matin à la pointe du cap Galant, et, après s'y être tenues quelque temps arrêtées, trois s'avancèrent dans le fond de la baie, tandis qu'une voguait vers la frégate. Après avoir hésité pendant une demi-heure, enfin elle aborda avec des cris redoublés de pécherais. Il y avait dedans un homme, une femme et deux enfants. La femme demeura dans la pirogue pour la garder ; l'homme monta seul à bord avec assez de confiance et l'air fort gai. Deux autres pirogues suivirent l'exemple de la première, et les hommes entrèrent dans la frégate avec les enfants ; bientôt ils y furent fort à leur aise. On les fit chanter, danser, entendre des instruments, et surtout manger ; ce dont ils s'acquittèrent avec grand appétit. Tout leur était bon, pain, viande salée, suif ; ils dévoraient tout ce qu'on leur présentait. Nous eûmes même assez de peine à nous débarrasser de ces hôtes dégouttants et incommodes, et nous ne pûmes les déterminer à rentrer dans leurs pirogues qu'en y faisant porter à leurs yeux des morceaux de viande salée. Ils ne témoignèrent aucune surprise à la vue des navires ni à celle des objets divers qu'on y offrit à leurs regards ; c'est sans doute que, pour être surpris de l'ouvrage des arts, il faut en avoir quelques idées élémentaires. Ces hommes brutes traitaient les chefs-d'œuvre de l'industrie humaine comme ils traitent les lois de la nature et ses phénomènes. Pendant plusieurs jours que cette bande passa dans le port Galant, nous la revîmes souvent à bord et à terre.
" Ces sauvages sont petits, vilains, maigres et d'une puanteur insupportable. Ils sont presque nus, n'ayant pour vêtement que de mauvaises peaux de phoques trop petites pour les envelopper, peaux qui servent également et de toit à leurs cabanes, et de voiles à leurs pirogues. Ils ont aussi quelques peaux de guanaque, mais en fort petite quantité. Les femmes sont hideuses, et les hommes semblent avoir pour elles peu d'égards. Ce sont elles qui voguent dans les pirogues et qui prennent soin de les entretenir, au point d'aller à la nage, malgré le froid, vider l'eau qui peut y entrer dans les goémons qui servent de ports à ces pirogues, assez loin du rivage ; à terre elles ramassent le bois et les coquillages, sans que les hommes prennent aucune part au travail. Les femmes même qui ont des enfants à la mamelle ne sont pas exemptes de ces corvées. Elles portent sur le dos les enfants pliés dans la peau qui leur sert de vêtement.
" Leurs pirogues sont d'écorce, mal liées avec des joncs et de la mousse dans les coutures. Il y a au milieu un petit foyer de sable où ils entretiennent toujours un peu de feu. Leurs armes sont des arcs faits, ainsi que les flèches, avec le bois d'une épine-vinette à feuille de houx, qui est commune dans le détroit ; la corde est de boyaux, et les flèches sont armées de pierres taillées avec assez d'art ; mais ces armes sont plutôt contre le gibier que contre les ennemis ; elles sont aussi faibles que les bras destinés à s'en servir. Nous leur avons vu de plus des os de poisson longs d'un pied, aiguisés par le bout et dentelés sur un des côtés. Est-ce un poignard ? Je crois plutôt que c'est un instrument de pêche. Ils l'adaptent à une longue perche, et s'en servent en manière de harpon. Ces sauvages habitent pêle-mêle, hommes, femmes et enfants, dans les cabanes, au milieu desquelles est allumé le feu. Ils se nourrissent principalement de coquillages ; cependant ils ont des chiens et des lacs faits de barbes de baleine. J'ai observé qu'ils avaient les dents gâtées ; et je crois qu'on doit en attribuer la cause à ce qu'ils mangent des coquillages brûlants, quoiqu'à moitié crus.
" Au reste, ils paraissent assez bonnes gens ; mais ils sont si faibles, qu'on est tenté de ne pas leur en savoir gré. Nous avons cru remarquer qu'ils sont superstitieux et croient à des génies malfaisants ; aussi chez eux les mêmes hommes qui en conjurent l'influence sont en même temps médecins et prêtres. De tous les sauvages que j'ai vu de ma vie, les Pécherais sont les plus dénués de tout ; ils sont exactement dans ce qu'on peut appeler l'état de nature ; et en vérité, si l'on devait plaindre le sort d'un homme libre et maître de lui-même, sans devoir et sans affaires, content de ce qu'il a parce qu'il ne connaît pas mieux, je plaindrais ces hommes qui, avec la privation de ce qui rend la vie commode, ont encore à souffrir de la dureté du plus affreux climat de l'univers. Les Pécherais forment aussi la société d'hommes la moins nombreuse que j'aie rencontré dans toutes les parties du monde ; cependant, comme on va en voir la preuve, on trouve parmi eux des charlatans.
" Le 7 et le 8 furent si mauvais, qu'il n'y eut pas moyen de sortir du bord ; nous chassâmes même dans la nuit et fûmes obligés de mouiller une ancre du bossoir. Il y eut des instants jusqu'à quatre pouces de neige sur le pont, et le jour naissant nous montra que toutes les terres en étaient couvertes, excepté le plat pays, dont l'humidité empêche la neige de s'y conserver. Le thermomètre fut à 5, 4, baissa même jusqu'à 2 degrés au-dessus de la congélation. Le temps fut moins mauvais le 9 après midi. Les Pécherais s'étaient mis en chemin pour venir à bord ; ils avaient même fait une grande toilette ; c'est à dire qu'ils s'étaient peints tout le corps de taches rouges et blanches ; mais voyant nos canots partir du bord et voguer vers leurs cabanes, ils les suivirent ; une seule pirogue fut à l'Étoile. Elle y resta peu de temps, et vint rejoindre aussitôt les autres, avec lesquelles nos messieurs étaient en grande amitié. Les femmes cependant étaient toutes retirées dans un même cabane, et les sauvages paraissaient mécontents lorsqu'on voulait y entrer. Ils invitaient au contraire à venir dans les autres, où ils offrirent à ces messieurs des moules qu'ils suçaient avant de les présenter. On leur fit de petits présents qui furent acceptés de bon cœur. Ils chantèrent, dansèrent, et témoignèrent de plus de gaieté que l'on n'aurait cru en trouver chez des hommes sauvages dont l'extérieur est ordinairement sérieux.
" Leur joie ne fut pas de longue durée.
Un de leurs enfants âgé d'environ douze ans, le seul de toute la bande dont la figure fût intéressante
à nos yeux, fut saisi tout à coup d'un crachement de sang accompagné de violentes convulsions.
Le malheureux avait été à bord de l'Étoile, où on lui avait donné
des morceaux de verre et de glace, ne prévoyant pas le funeste effet qui devait suivre ce présent.
Ces sauvages ont l'habitude de s'enfoncer dans la gorge et dans les narines de petits morceaux de talc. Peut-être
la superstition attache-t-elle chez eux quelque vertu à cette espèce de talisman ; peut-être
le regardent-ils comme un préservatif à quelque incommodité à laquelle ils sont sujets.
L'enfant avait probablement fait le même usage du verre. Il avait les lèvres, les gencives et le palais
coupés en plusieurs endroits, et rendait le sang presque continuellement.
" Cet accident répandit la consternation et la méfiance ;
ils nous soupçonnèrent sans doute de quelque maléfice ; car la première action
du jongleur qui s'empara aussitôt de l'enfant fut de le dépouiller précipitamment d'une casaque
de toile qu'on lui avait donnée. Il voulut la rendre aux Français ; et, sur le refus qu'on fit
de la reprendre, il la jeta à leurs pieds : il est vrai qu'un autre sauvage qui sans doute aimait plus
les vêtements qu'il ne craignait les enchantements la ramassa aussitôt.
" Le jongleur étendit d'abord l'enfant sur le dos,
dans une des cabanes, et s'étant mis à genoux entre ses jambes, il se courbait sur lui, et avec la
tête et les deux mains il lui pressait le ventre de toute sa force, criant continuellement sans qu'on put
distinguer rien d'articulé dans ses cris. De temps en temps il se levait, et paraissait tenir le mal dans
ses mains jointes ; ils les ouvrait tout d'un coup en l'air en soufflant comme s'il eût voulu chasser
quelque mauvais esprit. Pendant cette cérémonie, une vieille femme en pleurs hurlait dans l'oreille
du malade à le rendre sourd. Ce malheureux cependant paraissait souffrir autant du remède que de
son mal. Le jongleur lui donna quelque trêve pour aller prendre sa parure de cérémonie ;
ensuite, les cheveux poudrés et la tête ornée de deux ailes blanches assez semblables au bonnet
de Mercure, il recommença ses fonctions avec plus de confiance et aussi peu de succès. L'enfant alors
paraissant plus mal, notre aumônier lui administra furtivement le baptême.
" Les officiers étaient revenus à bord, et m'avaient racontés ce qui se passait à terre. Je m'y transportai aussitôt avec notre chirurgien major, qui fit apporter un peu de lait et de la tisane émolliente. Lorsque nous arrivâmes, le malade était hors de la cabane ; le jongleur auquel il s'en était joint un autre paré des mêmes ornements, avait recommencé son opération sur le ventre, les cuisses et le dos de l'enfant. C'était pitié de les voir martyriser cette infortunée créature qui souffrait sans se plaindre. Son corps était déjà tout meurtri, et les médecins continuaient encore ce barbare remède avec force conjurations. La douleur du père et de la mère, leurs larmes, l'intérêt vif de toute la bande, intérêt manifesté par des signes non équivoques, la patience de l'enfant, nous donnèrent le spectacle le plus attendrissant. Les sauvages s'aperçurent sans doute que nous partagions leur peine, du moins leur méfiance sembla-t-elle diminuée ; ils nous laissèrent approcher du malade, et le major examina sa bouche ensanglantée que son père et un autre Pécherais suçaient alternativement. On eut beaucoup de peine à leur persuader de faire usage du lait ; il fallut en goûter plusieurs fois, et malgré l'invincible opposition des jongleurs, le père enfin se détermina à en faire boire à son fils ; il accepta même le don de la cafetière pleine de tisane émolliente. Les jongleurs témoignaient de la jalousie contre le chirurgien, qu'ils parurent cependant à la fin reconnaître pour un habile jongleur. Ils ouvrirent même pour lui un sac de cuir qu'ils portent toujours pendu à leur côté, et qui contenait leur bonnet de plumes, de la poudre blanche, du talc, et les autres instruments de leur art ; mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'ils le refermèrent aussitôt. Nous remarquâmes aussi que, tandis qu'un des jongleurs travaillait à conjurer le mal du patient, l'autre ne semblait occupé qu'à prévenir par ses enchantements l'effet du mauvais sort qu'ils nous soupçonnaient d'avoir jeté sur eux.
" Nous retournâmes à bord à l'entrée de la nuit ; l'enfant souffrait moins. Toutefois un vomissement presque continuel qui le tourmentait nous fit appréhender qu'il ne fût passé du verre dans l'estomac. Nous eûmes lieu de croire que nos conjectures n'avaient été que trop justes. Vers les deux heures après minuit, on entendit du bord des hurlements répétés ; et dès le point du jour, quoiqu'il fît un temps affreux, les sauvages appareillèrent. Ils fuyaient sans doute un lieu souillé par la mort, et des étrangers funestes qu'ils croyaient n'être venus que pour les détruire. Jamais ils ne purent doubler la pointe occidentale de la baie. Dans un instant plus calme ils remirent à la voile ; un grain violent les jeta au large, et dispersa leurs faibles embarcations. "
Nous n'omettrons pas un avis important que Bougainville donne aux navigateurs, au sujet de ce terrible passage du détroit de Magellan, dans lequel il éprouva, comme tant d'autres, des peines et des fatigues, et dont il sortit le 27 janvier. " Malgré les difficultés que nous avons essuyées, dit-il, je conseillerai toujours de préférer cette route à celle du cap Horn, depuis le mois de septembre jusqu'à a fin de mars. Dans les autres mois de l'année, quand les nuits sont de seize, dix-sept et dix-huit heures, je prendrais le parti de passer à mer ouverte. Le vent contraire et la grosse mer ne sont pas des dangers, au lieu qu'il n'est pas sage de passer à tâtons entre les terres. On sera sans doute retenu quelque temps dans le détroit, mais ce retard n'est pas en pure perte. On y trouve en abondance de l'eau, du bois et des coquillages, quelquefois aussi de très bons poissons ; et assurément je ne doute pas que le scorbut ne fît plus de dégât dans un équipage qui serait parvenu à la mer occidentale en doublant le cap Horn que dans celui qui sera rentré par le détroit de Magellan. Quand nous en sortîmes, nous n'avions personne sur les cadres. "
ABRÉGÉ de L'HISTOIRE GÉNÉRALE des VOYAGES,
contenant ce qu'il y a de plus remarquable, de plus utile, et de mieux avéré, dans
les pays où les voyageurs ont pénétré ; les moeurs des habitants, la religion,
les usages, sciences et arts, commerce et manufactures ;
par J.-F.LAHARPE
Tome vingt-troisième et Tome vingt-quatrième : Cinquième partie - Voyages autour
du Monde et dans le grand Océan, Livre deuxième - Voyages autour du Monde et dans le grand Océan
entrepris depuis 1764
Raymond, Libraire-Editeur, 1822
L'auteur décrit lui-même sa manière de relater ces voyages : " [...]
et c'est ici qu'il faut encore le laisser parler lui-même. Nous adopterons constamment cette méthode
avec tous les voyageurs que nos allons suivre, la manière dont ils racontent ne nous laissant d'autre travail
que celui d'abréger et de choisir ce qu'il y a de plus intéressant pour toutes les classes de lecteurs. "