COOK (premier voyage, 1768-71)
Cook partit de Plymouth le 26 août 1768, relâche
à Madère, à Rio-Janeiro, et enfin, le 3 janvier 1769, il eut connaissance de la Terre du
Feu. Le 14, il entra dans le détroit de Le Maire. Le lendemain, on mouilla le long de la Terre
de Feu ; on y eut avec les naturels une entrevue pendant laquelle Cook eut occasion de reconnaître la
justesse de récit de Bougainville. Le lendemain il arriva une aventure très singulière aux
savants qui faisaient partie de l'expédition. Elle prouve que, si la raison a quelque puissance sur nos
sens, ceux-ci à leur tour exercent un pouvoir que la raison la plus exercée ne saurait vaincre.
De grand matin, Banks et Solander, accompagnés du chirurgien
Monkhouse, de Green l'astronome, de leur gens et de deux matelots pour les aider à porter leur équipage,
partirent du vaisseau dans la vue de pénétrer dans l'intérieur des terres aussi loin qu'ils
le pourraient, et de s'en revenir le soir. Des montagnes que l'on voyait à une certaine distance semblaient
offrir à leur base un bois, puis une plaine surmontée d'un roc pelé. Banks voulait traverser
le bois, dans l'espérance de trouver au delà de quoi se dédommager des peines qu'il se donnerait,
et cueillir des plantes nouvelles sur ces montagnes, où aucun botaniste n'avait encore pénétré.
Ils entrèrent dans le bois par une petite plage sablonneuse, située à l'ouest de l'aiguade,
et ils continuèrent à monter jusqu'à trois heures de l'après-midi sans trouver aucun
sentier, et sans pouvoir arriver à la vue du terrain qu'ils voulaient visiter. Bientôt après
ils parvinrent à l'endroit qu'ils avaient pris pour une plaine ; ils furent très contrariés
de reconnaître que c'était un terrain marécageux, couvert de petits buissons de bouleaux d'environ
trois pieds de haut, si bien entrelacés, qu'il était impossible de les écarter pour se frayer
un passage. Ils étaient obligés de lever la jambe à chaque pas, et ils enfonçaient
dans la vase jusqu'à la cheville du pied. Pour aggraver la peine et la difficulté d'un tel voyage,
le temps, qui jusqu'alors avait été aussi beau que dans les premiers jours du mois de mai en Europe,
devint nébuleux et froid, avec des bouffées d'un vent très piquant accompagné de neige.
Malgré leur fatigue, ils allèrent en avant avec courage. Ils croyaient avoir passé le plus
mauvais chemin, et n'être plus éloigné que d'un mille du rocher qu'ils avaient aperçu.
Ils étaient à peu près aux deux tiers de ce bois marécageux, lorsque Buchan, un des
dessinateurs de Banks, fut saisi d'un accès d'épilepsie. Toute la compagnie fut obligée de
faire halte, parce qu'il lui était impossible de se traîner plus loin. On alluma du feu, et ceux qui
étaient les plus fatigués furent laissés derrière pour prendre soin du malade. Banks
et Solander, Green et Monkhouse continuèrent leur route, et bientôt parvinrent au sommet de la montagne.
Comme botanistes ils eurent de quoi satisfaire leur attente ; ils trouvèrent beaucoup de plantes qui
sont aussi différentes de celles qui croissent dans les montagnes d'Europe que celles-ci le sont des productions
de nos plaines.
Le froid était devenu très vif, la neige tombait en plus grande abondance ; et le jour était si fort avancé, qu'il n'était pas possible de retourner au vaisseau avant le lendemain. C'était un parti bien désagréable et bien dangereux que de passer la nuit sur cette montagne et dans ce climat. Ils y furent pourtant contraints, et ils prirent pour cela toutes les précautions qui dépendaient d'eux. Pendant que Banks et Solander, profitant d'une occasion qu'ils avaient acheté par tant de dangers, s'occupaient à rassembler les plantes, ils renvoyèrent Green et Monkhouse vers Buchan et les personnes qui étaient restées avec lui. Ils fixèrent pour rendez-vous général une hauteur par laquelle ils pensaient que le chemin serait meilleur pour retourner au bois, en traversant le marais, qui, par cette nouvelle route, ne paraissait pas éloigné de plus d'un demi-mille, et au sortir duquel l'on se mettrait à l'abri dans le bois, où l'on pourrait élever une hutte et allumer du feu. Comme ils n'avaient qu'à descendre la colline, il leur semblait facile d'accomplir ce projet. La troupe se rassembla au rendez-vous, et quoiqu'on souffrît du froid, tous étaient alertes et bien portants, Buchan lui-même ayant recouvré ses forces au-delà de ce qu'on pouvait espérer. Il était à peu près huit heures de soir, mais il faisait encore assez de jour, et on se mit en marche pour traverser la vallée. Banks prit sur lui de faire l'arrière garde de sa troupe, pour empêcher qu'il ne restât des traîneurs. On verra bientôt que cette précaution n'était pas inutile. Le docteur Solander, qui avait traversé plus d'une fois les montagnes qui séparent la Suède de la Norvège, savait bien qu'un grand froid, surtout quand il est joint à la fatigue, produit un engourdissement et une disposition au sommeil presque insurmontable. Il conjura ses compagnons de ne point s'arrêter ; quelque soulagement qu'ils espérassent dans le repos. " Quiconque s'assied, leur dit-il, s'endort, et quiconque s'endort ne se réveille plus. " Après cet avis qui les alarma, ils allèrent en avant ; ils étaient toujours sur le rocher, et n'avaient pas encore pu arriver jusqu'au marais, lorsque le froid devint si vif, qu'il produisit les effets qu'on leur avait tant fait redouter. Le docteur Solander fut le premier qui ne put résister à ce besoin de sommeil contre lequel il s'était efforcé de prémunir ses compagnons ; il demanda qu'on le laissât se coucher. Banks lui fit des prières et des remontrances inutiles. Il s'étendit sur la terre couverte de neige, et ce fut avec une peine extrême que son ami le tint éveillé. Richmond, un des noirs de Banks qui avait aussi souffert du froid commença aussi à traîner le pas. Banks envoya donc en avant cinq personnes, parmi lesquelles était Buchan, pour préparer du feu au premier endroit convenable ; et lui-même, avec quatre autres, demeura avec le docteur et Richmond, qu'on fit marcher de gré et partie de force : mais, lorsqu'ils eurent traversé la plus grande partie du marais, ils déclarèrent qu'ils n'iraient pas plus loin. Banks eut encore recours aux prières et aux instances ; tout fut sans effet : quand on disait à Richmond que, s'il s'arrêtait il mourrait bientôt de froid, il répondait qu'il ne désirait rien autre chose que de se coucher et de mourir. Le docteur ne renonçait pas si formellement à la vie : il disait qu'il voulait bien aller, mais qu'il lui fallait auparavant prendre un instant de sommeil, quoiqu'il eût averti tout le monde que s'endormir et périr était la même chose. Banks et les autres, se trouvant dans l'impossibilité de les faire avancer, les laissèrent se coucher, soutenus en partie sur les broussailles, et l'un et l'autre tombèrent tout de suite dans un sommeil profond.
Bientôt après, quelques-uns de ceux qui avaient été envoyés en avant revinrent avec la bonne nouvelle que le feu était allumé à un quart de mille de là. Banks alors s'occupa d'éveiller le docteur Solander, et heureusement, il y réussit ; mais quoiqu'il n'eût dormi que cinq minutes, il avait presque perdu l'usage de ses membres, et tous ses muscles étaient si contractés, que ses souliers tombaient de ses pieds : il consentit cependant à marcher avec les secours qu'on pourrait lui donner ; mais tous les efforts furent inutiles pour faire relever le pauvre Richmond. Après avoir tenté sans succès de le mettre en mouvement, Banks laissa auprès de lui un autre noir et un matelot, qui semblaient avoir moins souffert du froid que les autres, leur promettant de les remplacer promptement par deux autres hommes qui se seraient suffisamment réchauffés ; il parvint enfin avec beaucoup de peine à faire arriver le docteur auprès du feu. Il envoya ensuite deux de ses gens qui s'étaient reposés et réchauffés, espérant qu'ils pourraient, avec le secours de ceux qui étaient restés derrière, rapporter Richmond, quand même il serait impossible de le réveiller. Environ une demi-heure après, il eut le chagrin de voir ses deux hommes revenir seuls ; ils dirent qu'ils avaient parcourus tous les environs de l'endroit où l'on avait laissé Richmond, qu'il n'y avaient trouvé personne, et que, bien qu'ils eussent crié à plusieurs reprises, on ne leur avait point répondu. Ce récit causa beau d'étonnement et de douleur, particulièrement à Banks, qui ne pouvait concevoir comment cela était arrivé. Cependant ils s'aperçurent qu'il manquait une bouteille de rhum, qui faisait toute la provision de la troupe ; il conjectura qu'elle était dans le havresac d'un des absents, et en conclut que le noir et le matelot, qu'on avait laissé avec Richmond, s'étaient servis de ce moyen pour se tenir en haleine, et que tous trois en ayant bu un peu trop, s'étaient écartés de l'endroit où on les avait laissés, au lieu d'attendre les secours et les guides qu'on leur avait promis. Sur ces entrefaites, la neige ayant recommencé à tomber et duré deux heures sans relâche, on désespéra de revoir ces malheureux, au moins vivants. Mais, vers minuit, à la grande satisfaction de ceux qui étaient autour du feu, on entendit des cris à quelque distance. Banks et quatre autres se détachèrent sur le champ, et trouvèrent le matelot n'ayant que la force qu'il lui fallait pour se soutenir en chancelant, et pour demander qu'on l'aidât. Banks l'envoya tout de suite auprès du feu, et, à l'aide des renseignements qu'on put tirer de lui, on se remit à la recherche des deux autres qu'on retrouva bientôt après. Richmond était debout, mais ne pouvant mettre pied devant l'autre. Son compagnon était étendu sur la terre, aussi insensible qu'une pierre ; on fit venir tous ceux qui étaient près du feu, et on essaya d'y porter ces deux hommes ; tous les efforts furent inutiles ; la nuit était extrêmement noire ; la neige était très haute, et il leur était très difficile de se faire un chemin à travers les broussailles et sur un terrain marécageux, où chacun d'eux faisait des chutes à tous les pas. Le seul expédient qu'ils imaginèrent fut de faire du feu sur le lieu même ; mais la neige qui était sur terre, celle qui tombait encore, et celle qui était secouée à gros flocons de dessus les arbres, les mettait dans l'impossibilité d'allumer du feu dans ce nouvel endroit, ou d'y en porter de celui qu'ils avaient allumés dans le bois. Ils furent donc réduits à la triste nécessité d'abandonner ces malheureux à leur destinée, après leur avoir fait un lit de petites branches d'arbre, et les en avoir couverts jusqu'à une hauteur assez considérable.
Après être demeurés ainsi exposés
à la neige et au froid pendant une heure et demie, quelques-uns de ceux qui n'avaient pas encore été
saisis du froid commencèrent à perdre le sentiment ; entre autres Briscoe, un des domestiques
de Banks, se trouva si mal, qu'on crut qu'il mourrait avant qu'on pût l'approcher du feu.
A la fin cependant ils arrivèrent au feu, et passèrent
la nuit dans une situation qui, quoique terrible en elle-même, l'était encore davantage par le souvenir
de ce qui s'était passé et par l'incertitude de ce qui les attendait. De douze hommes qui étaient
partis le matin pleins de vigueur et de santé, deux étaient regardés comme morts ; un
autre était si mal, qu'on doutait beaucoup qu'il pût revoir le lendemain ; et un quatrième,
Buchan, était menacé de retomber dans son accès par la nouvelle fatigue qu'il avait essuyée
pendant cette fâcheuse nuit. Ils étaient éloignés du vaisseau d'une longue journée
de chemin ; il leur fallait traverser des bois impraticables dans lesquels ils pouvaient craindre de s'égarer
et d'être surpris par la nuit suivante. Comme ils ne s'étaient préparés qu'à
un voyage de huit ou dix heures, il ne leur restait pour provision qu'une espèce de vautour qu'ils avaient
tué en se mettant en marche, et qui, partagé également, ne pouvait fournir à chacun
d'eux que quelques bouchées. Ils ne savaient comment ils pourraient soutenir le froid, car la neige continuait
à tomber ; ils jugeaient de la dureté de ce climat par une seule observation bien faite pour
effrayer ; c'est qu'ils étaient alors au milieu de l'été, le 21 décembre étant
le plus long jour dans cette partie du monde ; et tout devait leur faire craindre les plus grandes extrémités
du froid, lorsqu'ils étaient témoins d'un phénomène qu'on ne voit même pas en
Norvège et en Laponie, dans la saison où l'on se trouvait.
La pointe du jour commençant à paraître,
ils jetèrent les yeux de tous côtés, et ne virent rien que de la neige qui leur paraissait
aussi épaisse sur les arbres que sur la terre ; et de nouvelles bouffées se succédant
continuellement avec la plus grande violence, il leur fut impossible de se mettre en marche. Ils ignoraient combien
cette situation pouvait durer, et ils avaient trop de raisons de craindre d'être forcés de rester
dans cette horrible forêt jusqu'au moment où ils y périraient de faim et de froid.
Ils avaient souffert tout ce qu'on peut imaginer de l'horreur d'une
pareille situation, lorsqu'à six heures du matin ils conçurent quelques espérances de salut,
en distinguant le lieu du lever du soleil au travers des nuages qui commençaient à devenir un peu
mois épais et a se dissiper. Leur premier soin fut de voir si les pauvres malheureux qu'ils avaient laissés
ensevelis sous des branches d'arbres vivaient encore : trois hommes de la troupe furent dépêchés
pour cela, et revinrent bientôt avec la triste nouvelle que ces infortunés étaient morts.
Quoique le ciel se nettoyât toujours davantage, la neige continuait
à tomber avec tant d'abondance, que les Anglais n'osaient se hasarder à reprendre leur route vers
le vaisseau ; mais sur les huit heures une petite brise s'éleva ; fortifiée de l'action
du soleil, elle acheva d'éclaircir le temps, et bientôt après ils virent la neige tomber des
arbres en gros flocons, signe certain de l'approche d'un dégel. Ils examinèrent alors avec plus d'attention
l'état de leurs malades : Briscoe était encore très mal, mails il dit qu'il se croyait
en état de marcher ; Buchan était beaucoup mieux que ni lui, ni ses compagnons n'eussent osé
l'espérer. Ils étaient cependant pressés par la faim, qui, après un si long jeûne,
l'emporta sur toutes les autres craintes. Avant de partir, il fut convenu qu'on mangerait le vautour ; il
fut plumé ; et comme on jugea qu'il serait plus aisé de le partager avant qu'il fût cuit,
on en fit dix portions que chacun accommoda à sa fantaisie. Après ce repas, qui fournit à
chacun environ trois bouchées, ils se préparèrent à partir ; mais il était
dix heures avant que la neige fût assez fondue pour laisser le chemin praticable. Après une marche
d'environ huit heures, ils furent agréablement surpris de se trouver sur le rivage, et beaucoup plus près
du vaisseau qu'ils ne pouvaient s'y attendre. En revoyant les traces du chemin qu'ils avaient fait en partant du
navire, ils aperçurent qu'au lieu de monter la montagne en ligne droite, ce qui les aurait fait pénétrer
dans le pays, ils avaient presque décrit un cercle autour d'elle. Quand ils furent à bord, ils se
félicitèrent les uns les autres de leur retour, avec une joie qu'on ne peut sentir qu'après
avoir été exposé à un danger semblable, et dont Cook prit bien aussi sa part, après
toutes les inquiétudes qu'il avait senti en ne les voyant pas revenir le même jour.
Cook fait ici une remarque très philosophique sur les habitants de cette pointe méridionale du continent américain : " Ces hommes, dit-il, qui nous parurent les plus misérables et les plus stupides des créatures humaines, les rebuts de la nature, nés pour consumer leur vie à errer dans ces déserts affreux où nous avons vu deux Européens périr de froid au milieu de l'été, sans aucune autre habitation qu'un malheureuse hutte formée de quelques bâtons et d'un peu d'herbe sèche, où le vent, la neige et la pluie pénètrent de toutes parts, presque nus, destitués même des commodités que peut fournir l'art le plus grossier, privés de tous moyens pour préparer leur nourriture ; ces hommes, dis-je, étaient contents, ils semblaient ne désirer rien au delà de ce qu'ils possèdent. Rien de ce que nous leur offrions ne leur paraissait agréable, à l'exception des grains de verre, ornements de luxe. Nous n'avons pas pu savoir ce qu'ils souffrent pendant la rigueur de leur hiver ; mais il est certain qu'ils ne sont affectés douloureusement de la privation d'aucune des commodités sans nombre que nous mettons au rang des choses de première nécessité. Comme ils ont peu de désirs, il est probable qu'ils les satisfont tous. Il n'est pas aisé de déterminer ce qu'ils gagnent à être exempts du travail, de l'inquiétude et des soins que nous coûtent nos efforts continuels pour satisfaire cette multitude infinie de désirs divers que l'habitude d'une vie artificielle a fait naître dans nos cœurs ; mais peut-être cela compense-t-il tous les avantages de leur situation, et tient égale entre eux et nous la balance du bien et du mal, qui sont l'un et l'autre le partage de l'humanité.
" Nous n'avons vu sur cette terre aucun quadrupède, excepté des phoques communs et ceux qu'on nomme des lions marins, et des chiens. C'est un chose digne de remarque que ces chiens aboient, ce que ne font pas ceux qui sont originaires d'Amérique, nouvelle preuve que le peuple que nous y avons vu a eu quelque communication immédiate ou éloignée avec les habitants de l'Europe. Il y a cependant d'autres quadrupèdes dans l'intérieur du pays ; car Banks, étant au sommet de la plus haute des montagnes qu'il parcourut dans son expédition à travers les bois, vit les traces d'un grand animal sur la surface d'un terrain marécageux, mais sans pouvoir distinguer de quelle espèce il était.
Le 22 janvier, Cook, ayant achevé d'embarquer son bois et son eau, continua sa route dans le détroit de Le Maire. La vue de la Terre des États ne lui présenta point l'aspect affreux que lui avaient trouvé d'autres navigateurs. Le sol n'était pas couvert de neige ; il offrait du bois et de la verdure.
Après avoir doublé le Cap Horn, Cook se dirigea au nord-ouest ...