COOK (deuxième voyage 1772-75)
(récit tiré du livre Capitaine Cook : Voyages et Aventures, Chapitre X)
Le 10 novembre, Cook se remit en mer, dans l'espoir de résoudre enfin la question de l'existence du continent austral. Ce jour-là, on vit un poisson extraordinaire, de l'espèce des baleines ; il était long d'environ trente-six pieds ; il avait la tête oblongue et écrasée, et, par dessus, des sillons longitudinaux et des proéminences qui leur correspondait. Des petites ouvertures en demi-lune lui servaient d'yeux, et par-delà il jetait de l'eau. Il était partout tacheté de blanc ; deux grandes nageoires sortaient de derrière la tête, mais aucune du dos. Ce poisson sembla inconnu à Forster qui en a donné la description.
Cook navigua jusqu'au 27 de ce mois par différents degrés
de latitude. Il perdit l'espoir de trouver aucune terre dans cette route ; il résolut de gouverner
vers l'embouchure Ouest du détroit de Magellan, se proposant de longer la côte Sud de Terre de Feu,
autour du Cap Horn, jusqu'au détroit de Le Maire. Comme cette côte était imparfaitement connue,
il pensait avec raison qu'il serait plus utile à la navigation et à la géographie de la bien
examiner, que de cingler dans une latitude élevée sans rien découvrir.
Cette traversée se continua jusqu'au 20 décembre, jour où l'on aborda
la Terre de Feu. Cook fait observer, dans sa relation, que jamais il n'a fait de traversée plus insipide ;
il ne remarqua rien qui valût la peine d'être noté ; puis il ajoute avec un noble orgueil :
"Je n'ai plus rien à dire de la mer du Sud, et je me flatte de l'avoir assez reconnue. Il me semble
que, pour remplir le but de cette expédition, personne n'avancera qu'on pouvait faire plus dans un seul
voyage."
L'équipage souffrit moins que dans les autres courses. Le poisson qu'on avait salé à la Nouvelle Zélande dura toute la traversée ; les matelots se trouvaient très bien d'en manger et le préféraient au bœuf et au porc salé qui causaient un dégoût universel : Cook lui-même déclara que, probablement, il n'en mangerait jamais avec plaisir. La choucroute était aussi bonne que le premier jour ; mais la drèche était mauvaise, parce qu'on l'avait mise dans des tonneaux de bois vert.
La portion de Terre de Feu où l'on se trouvait présentait la côte la plus affreuse ; partout des montagnes, sans nulle apparence de végétation. Ces montagnes aboutissent à d'horribles précipices dont les sommets escarpés s'élèvent à une grande hauteur. Quelque stérile que fût la terre du Canal de Noël, elle offrit encore de grandes ressources : l'eau y était partout excellente et le bois commun ; le gibier, et surtout les oies sauvages, s'y trouvaient en abondance. Aussi, la fête de Noël, qu'on se préparait a passer avec le bœuf et le porc salé, fut-elle célébrée avec de grandes réjouissances dont les oies firent les frais. De toutes les provisions d'Europe, il ne restait qu'un peu de vin de Madère ; les matelots le burent à leur prompt et heureux retour en Angleterre.
Déjà, la veille, des naturels s'étaient rendus sur le flanc du vaisseau ; ils étaient de la même nation que celle nommée par Bougainville Pecherais. Ces indiens sont petits, laids et très maigres ; ils ont des yeux fort petits et sans expression ; leur teint naturel paraît être un brun olivâtre, luisant comme le cuivre ; le visage est bariolé de rayures de peinture rouge ; ils n'ont au menton que quelques poils clairsemés, et leur nez répand continuellement du mucus dans leur bouche ouverte. Leurs épaules et leur poitrine sont larges et osseuses, et le reste du corps si mince et si grêle, qu'en voyant séparément les deux parties, on ne pourrait croire qu'elles appartinssent à la même personne ; leurs jambes sont courbées et leurs genoux d'une largeur disproportionnée. Une peau de veau marin leur sert de vêtement ; quelques-uns en portent deux ou trois cousues ensemble, de manière qu'elles forment un manteau qui descend jusqu'au genoux ; mais la plupart n'en ont qu'une seule, assez large pour couvrir les épaules : les parties inférieures du corps étaient absolument nues. Les femmes, vêtues comme les hommes, ont de plus le milieu du corps couvert par un morceau de peau.
Ces indiens tenaient des arcs, des traits et des harpons d'os, placés
au bout d'un bâton, long d'environ dix pieds, d'une épaisseur égale partout et angulaire. L'os
pointu a une seule barbe d'un côté.
Il y avait, dans chacune de leurs pirogues, un feu autour duquel se serraient et se réchauffaient
les femmes et les enfants. Avec ce feu ils sont certains d'en allumer à terre, car ils n'ont pas toujours
sous la main du bois sec qui s'allume par frottement. Tous ces sauvages annonçaient la stupidité
et l'insouciance au plus haut degré.
Ils se nourrissent de chair de veau marin ; et, comme tous les peuples des hautes
latitudes, ils préfèrent les parties huileuses. Leurs vêtements, leurs armes, leurs ornements,
leurs ustensiles et leurs corps, exhalaient une puanteur si insupportable, qu'on les chassait souvent et qu'on
les sentait à une distance considérable.
Des promenades sur la côte et dans les îles qui l'avoisinent confirmèrent l'opinion qu'on avait sur la stérilité de cet affreux pays, animé seulement par des quantités d'oies et de nigauds ; une de ces îles était tellement couverte de ces derniers qu'on lui en donna le nom. "Des milliers de ces oiseaux construisent leurs nids tout près les uns des autres, et l'instinct leur a appris à choisir pour cela les endroits où les rochers se projettent sur la mer, ou bien les côtés perpendiculaires de ces rochers, afin que les petits ne se blessent point en tombant sur l'eau. L'ardoise dont le rocher est composé n'est pas très dure ; il est cependant surprenant que ces oiseaux aient pu y faire des trous et en agrandir assez les cavités naturelles pour que leurs petits y aient des places suffisantes. Ces nigauds retournaient toujours à leurs nids immédiatement après nos coups de fusils, et ils s'envolaient si pesamment que nous ne trouvions pas de difficulté à les tuer au vol."
Le 28, le vaisseau fut démarré et on reprit le route à l'Est. Le 30, à sept heures et demie, il doubla le cap Horn et il entra dans l'Océan Atlantique méridional ; le climat, de ce côté de la Terre des États qu'on longeait, paraissait beaucoup plus doux que celui des environs du canal de Noël. La terre s'abaissait insensiblement du haut des collines, et formait de longues plaines couvertes de grandes forêts ; on n'y apercevait point de neige, excepté sur les montagnes éloignées de l'Ouest.
"Plus de trente grosses baleines et des centaines de veaux marins jouaient dans l'eau autour de nous. Quand les baleines jetaient de l'eau, tout le bâtiment était infecté d'une odeur empoisonnée qui durait l'espace de deux ou trois minutes ; quelquefois ces énormes animaux se couchaient sur le dos, et, avec leurs longues nageoires pectorales, ils battaient la surface de l'eau, et produisaient à chaque coup un bruit pareil à celui de l'explosion d'un pierrier ; tout le ventre, le dessus des nageoires et la queue, sont d'une couleur blanche, tandis que le reste est noir. Comme nous n'étions qu'à cent cinquante pieds, nous aperçûmes beaucoup de sillons longitudinaux ou de rides sur leur ventre, d'où nous conclûmes qu'ils étaient de l'espèce nommée, par Linné, balœna boops. Outre que ces baleines, de quarante pieds de long et de dix de diamètre, frappaient les flots de leurs nageoires, elles sautaient en l'air, et elles retombaient lourdement en faisant écumer la mer tout autour d'elles ; il faut une force étonnante pour soulever hors de l'eau une aussi grande masse."
Comme on manquait de provisions fraîches, Cook ne put résister
à la tentation de s'arrêter quelques jours pour tuer des veaux marins. Le premier aspect les fit juger
d'une espèce différente de ceux qu'on connaissait, et on les appela lions de mer. "Le
mâle ressemble réellement au lion, dit Forster : comme lui, il a une longue crinière,
dure et grossière au toucher ; ils est à peu près de la même couleur, seulement
il est d'un brun plus foncé. Excepté la tête, le lion de mer est partout couvert de petits
poils qui forment une robe luisante et polie ; la lionne est parfaitement lisse sur tout le corps. Le mâle
et la femelle ont le mêmes nageoires ; elles commencent près de la poitrine : ce sont de
grandes bandes plates d'une membrane noire et coriace ; il n'y a qu'au milieu de petites traces d'ongles qu'on
aperçoit à peine. Les nageoires de derrière ressemblent plus à des pieds ; ce
sont des membranes noires séparées en cinq longs doigts ; une espèce de cartilage se
projette fort au-delà des doigts qui sont très petits. Nous les avons vu cependant se gratter toutes
les parties de leur corps avec les doigts. La queue est excessivement courte et cachée entre les nageoires
de derrière qui se trouvent très-près l'une de l'autre. La croupe es ronde et couverte d'une
quantité surprenante de graisse.
"Le bruit que produisaient tous ces animaux assourdissaient nos oreilles ; les
vieux mâles beuglent et rugissent comme des taureaux ou comme des lions ; les femelles bêlent
exactement comme les veaux, et les petits comme des agneaux. Les lions de mer vivent ensemble en grandes troupes ;
les mâles les plus vieux se tiennent à part. Chacun d'eux choisit une large pierre dont les autres
n'approchent pas sans essuyer un combat furieux. Nous les avons observés souvent se saisir avec rage et
plusieurs portaient sur le dos des balafres reçues dans ces attaques. Les plus jeunes marchent avec toutes
les femelles et tous les petits. Ils attendaient communément notre approche ; mais, dès que
l'un de la troupe était tué, le reste s'enfuyait avec précipitation : quelques femelles
emportaient alors un petit dans leur bouche ; mais la plupart étaient si épouvantées
qu'elles les abandonnaient par derrière. Quand nous les laissions s'amuser en paix, on les voyait se caresser
de la manière la plus tendre, et leurs museaux se recherchaient et se joignaient comme s'ils se fussent
embrassés.
"Les lions de mer viennent à terre pour engendrer ; ils ne prennent pas
de nourriture pendant leur séjour sur la côte, qui est quelquefois de plusieurs semaines. Mais ils
deviennent maires et ils avalent des pierres pour tenir leur estomac tendu. Nus reconnûmes avec surprise
que les estomacs de plusieurs de ces animaux étaient entièrement vides, et les estomacs de quelques
autres remplis de dix ou douze pierres rondes, chacune de la grosseur des deux poings.
"Nous eûmes beaucoup de peine à tuer les lions marins ; leur museau
était la partie la plus sensible. Nous manquâmes, Sparmann et moi, d'être attaqués par
un des plus vieux, sur un rocher où il y en avait plusieurs centaines de rassemblés qui semblaient
tous attendre l'issue du combat. Le docteur avait tiré son coup de fusil sur un oiseau, et il allait le
ramasser, lorsque le vieux phoque gronda et montra les dents, et parut se disposer à attaquer mon compagnon.
Dès que je fus assis, j'étendis l'animal raide mort d'un coup de feu, et, au même instant,
toute la troupe s'enfuit du côté de la mer ; plusieurs s'y jetèrent avec tant de hâte
qu'ils sautèrent à trente ou quarante pieds perpendiculairement sur des rochers pointus.
"Les pingouins et les nigauds étaient en quantité prodigieuses. Je fus
surpris de la paix dans laquelle vivent les animaux de ce petit canton ; ils paraissaient avoir formé
une ligue pour ne pas troubler leur tranquillité mutuelle. Les lions de mer occupaient la plus grande partie
de la côte, les nigauds les rochers les plus élevés, les pingouins les endroits où la
communication avec la mer était le plus facile, et les autres oiseaux choisissaient les lieux les plus reculés.
Nous avons vu tous ces animaux se mêler et marcher tous ensemble comme un troupeau domestique, ou comme des
volailles dans une basse-cour, sans jamais essayer de se faire du mal. J'ai souvent observé les aigles et
les vautours assis au milieu des nigauds, sans que jamais ceux-ci, jeunes ou vieux, fussent alarmés de ce
voisinage."
Le 3 janvier 1775, Cook cessa de suivre la côte et fit voile au Sud-Est ; il aperçut successivement les îles Willis et Bird. Enfin, le 17 janvier, il atteignit une vaste terre où il débarqua dans trois différents endroits. L'entrée de la baie était environnée par des espèces de collines de glace fort hautes, dont il se détachait des pierres énormes ; il en tomba une dont le bruit fut aussi fort que celui d'un coup de canon. L'intérieur du pays n'est ni moins sauvage ni moins horrible que celui de la Terre des États. Le sommet des montagnes rocailleuses se perd dans les nues, et les vallées sont toujours couvertes de neiges. No n'y trouva pas un seul arbre, pas un seul buisson. Les seules choses qui y croissent sont des touffes d'herbes dont le tuyau est dur et très gros et quelques lichens. En descendant sur cette côte que Cook regarda comme le continent austral, il en prit possession sous le nom de Nouvelle-Géorgie.
Les veaux et les lions de mer étaient moins nombreux que sur la Terre de États ; en revanche, les pingouins étaient les plus gros qu'on eût encore vu. "Ils avaient trente neuf pouces de long ; leur ventre était d'une grosseur énorme et couvert d'une grande quantité de graisse ; ils portent de chaque côté de la tête une tâche ovale d'un jaune brillant, ou de couleur orange bordée de noir : tout le dos est d'un gris noirâtre ; le ventre, le dessous des ailes et l'avant du corps sont blancs ; ils étaient si stupides qu'ils ne nous fuyaient point, et nous les tuâmes à coups de bâtons."
Quelque peu intéressante que fût cette découverte,
le capitaine crut qu'elle était la solution du problème qu'il cherchait depuis si longtemps ;
mais il se trompait, car il put faire le tour de l'île et acquérir la certitude que dans le voisinage
il n'y avait aucune autre terre.
L'aspect de la Nouvelle-Géorgie a inspiré au philosophe Forster les réflexions
suivantes. "On a supposé que toutes les parties de ce globe, même celles qui sont les plus affreuses
et les plus stériles, sont propres à être habitées par des hommes. Avant d'aborder sur
cette île, nous n'étions pas éloignés d'adopter cette opinion, puisque les rochers sauvages
de la Terre de Feu sont peuplés. Mais le climat de la Terre de Feu est doux en comparaison de celui de la
Géorgie, car le thermomètre était au moins dix degrés plus bas : l'extrémité
sud de l'Amérique a d'ailleurs l'avantage de produire assez d'arbrisseaux et de bois pour fournir aux besoins
des naturels qui peuvent se garantir de la rigueur du froid. Comme il n'y a aucun bois à la Nouvelle-Géorgie,
ni rien de combustible qui puisse en tenir lieu, je crois qu'il serait impossible à une race d'hommes de
s'y perpétuer. Les étés sont très froids, puisque le thermomètre n'a jamais
monté à plus de dix degrés au-dessus de la glace, pendant notre séjour sur la côte ;
il est probable qu'il marque dans l'hiver trente degrés de plus. Je pense que cela suffirait pour tuer un
homme qui n'aurait d'autres ressources que celles fournies par le pays. En outre, la Nouvelle-Géorgie ne
paraît pas contenir des productions qui puissent y attirer de temps en temps des navires européens.
Les veaux et les lions marins, dont l'huile est un objet de commerce, sont beaucoup plus nombreux sur les côtes
désertes de l'Amérique méridionale, et on les y prend avec bien moins de danger. Si nos pêches
annuelles dépeuplent entièrement l'Océan septentrional de baleines, peut-être qu'on
recourra à l'autre hémisphère où il y en a beaucoup ; mais il me semble qu'il
serait peu nécessaire pour cela de s'avancer jusqu'à la Nouvelle-Géorgie ; il est donc
probable que si jamais cette terre devient importante dans l'histoire du monde, cette époque fort éloignée
n'arrivera peut-être que lorsque la côte des Patagons et la Terre de Feu seront civilisés, comme
l'Écosse ou la Suède."
On quitta cette île sauvage et on navigua jusqu'au 60° Sud, au milieu de nombreuses îles de glace dont quelques unes avaient deux ou trois milles de tour. Ces dangers continuels occasionnaient beaucoup de veilles et de travaux ; l'équipage entier était épuisé ; la plupart des matelots étaient affectés de rhumatismes ou de rhumes. Les thermomètre se tint à 33°, et le froid ainsi que les pluies, les neiges et les brumes humides, empêchaient la convalescence des malades. Le 28 janvier, Cook fit virer de bord, et le 31 on aperçut trois îlots de roche d'une hauteur considérable, noirs, caverneux, perpendiculaires, battus par des houles terribles ; des brouillards épais voilaient la partie supérieure des montagnes. Dans la soirée, on vit une autre île qui fut nommée Thulé australe, parce que c'était la terre la plus méridionale qu'on eût encore découverte.
Dans la nuit du 3 au 4 février, le vaisseau atteignit tout-à-coup des vagues d'une eau extrêmement blanche, ce qui alarma tellement l'officier de quart qu'il revira de bord sur-le-champ. Quelques personnes crurent que c'était un radeau de glace ; d'autres un bas-fond. On reconnut ensuite que c'était un banc de poissons. Le 6, on vit ce que Cook appelle Terre de Sandwich, groupe d'îles ou pointe d'un continent : "Car je crois fermement, dit-il, qu'il y a près du pôle une étendue de terre où se forment la plupart des glaces répandues sur le vaste Océan méridional."
La Resolution battit encore ces mers jusqu'au 13 mars, jour où, à la grande satisfaction de l'équipage, le capitaine ordonna de porter directement vers le Cap de Bonne-Espérance...