LA ARAUCANA

Alonso de Ercilla


Chronique des guerres araucanes de 1557-1559 ,
publiée en Espagne, par parties en 1569, 1578 et 1589


     Ainsi les Araucans se retournent et attaquent leurs vainqueurs. Ils font briller les armes qu'ils ne brandissaient plus, et, à grands cris, promettent tous de mourir. La terre tremble et gémit sous le choc impétueux des deux troupes rivales ; elles versent avec une fougue aveugle et une farouche bravoure le sang appauvri qui leur restait encore.

     Diego Oro terrasse Painaguala. De sa lance il lui a traversé la poitrine ; mais Caupolicán l'observe, et ne le laisse pas jouir longtemps de cet exploit. D’un mouvement oblique, il soulève sa massue de fer, et le coup furieux va droit au but. Le heaume du guerrier se remplit à l’instant de la cervelle fumante qui l’inonde.

     Après celui-là, il en étend par terre un autre, si défiguré qu’il fut impossible désormais de le reconnaître. La tête armée du casque, la place entière où porta la massue, resta broyée. Valdivia et Ongolmo se rencontrent. Ils se précipitent à l’attaque tous les deux à la fois : Valdivia blesse Ongolmo à la main. L’Araucan n’a frappé qu’un coup inutile.

     L’Espagnol passe d’une course rapide et furieuse. Il ne s’arrête pas davantage à ce barbare, et pousse aux lieux où, dans un conflit terrible, le jeune et intrépide Leucotón, seul contre Reinoso et Juan de Lamas, défendait l’honneur de son parti. Son adresse et son habileté soutenaient le combat inégal, et la victoire était en balance.

     Mais la lutte se divisa lorsque Valdivia survint à la place où elle était engagée. Aussitôt accourt une partie des troupes araucanes, pour appuyer et défendre leur combattant. Le carnage et la destruction se renouvellent. De côté et d’autre les guerriers s’entre-choquent. Une vaste rumeur s’élève jusqu’aux astres, et de l’acier, qui heurte l’acier, mille étincelles jaillissent.

     Longtemps indécise, la victoire ne sait où fixer sa flottante préférence. L’air retentit d’un bruit affreux ; le sang inonde et rougit la terre. L’un ne demande et n’ambitionne qu’une fin honorable ; l’autre dans ses bras étreint son ennemi, et, pour lui donner plus vite le cruel trépas, sonde avec le poignard la route la plus facile.

     À Juan de Gudiel il fut peu salutaire de s’estimer habile maître dans la lutte. Mal à propos et avec de vains efforts, il presse Guaticol, dont l’adresse est égale à la sienne ; et, à ce moment, Purén, le frère du barbare, qui se tenait près de lui, ouvre dans le flanc gauche de l’Espagnol, avec sa dague, une blessure par où entra la mort en chassant la vie.

     Andrés de Villaroel, affaibli déjà par la perte de son sang répandu, court au milieu des Araucans, et ne cherche qu’à tomber avec gloire. Juan de las Peñas, horriblement blessé, pousse à travers les épais bataillons, hérissés de fer, et se place près de lui. La destinée les fait en même temps égaux dans la mort.

     Le nombre des guerriers infidèles et celui des chrétiens étaient fort différents et ne pouvaient être comparés. Les uns avaient une armée immense ; les autres ne comptaient plus que soixante combattants. Enfin la mobile et capricieuse Fortune, qui était toujours demeurée incertaine, pencha vers la race perverse et déclara juste une cause réputée jusqu’alors le parti de l’injustice.

     Deux mille indiens, soldats alliés, qui soutenaient la troupe de Valdivia, exercés à lancer au loin la flèche, augmentaient le hideux carnage, et versaient des flots de sang. Intrépides, ils accompagnèrent aussi à la mort les héros espagnols qui restèrent invaincus tant qu’ils furent animés d’un souffle de sang.

     Tantôt d’un côté et tantôt de l’autre, le magnanime Valdivia montrait sa bravoure et son habileté. Il faisait avec le glaive tout ce qu’eût pu faire le terrible Mars. Mais, à lui seul, il ne suffit pas pour arrêter le désastre. La plupart des siens ont succombés. Les autres voient approcher une fin certaine, et ne demandent pourtant ni merci ni trêve.

     Deux à deux, trois à trois, tombaient les restes de la petite troupe, épuisée de sang. Et toujours la fureur des barbares s’accroît et lui annonce une fin présente. Déjà la faible poignée de braves était réduite seulement à quatorze soldats, mais, inflexibles, ils ne voulurent pas se rendre et ne cédèrent qu’à l’impitoyable acier.

     Valdivia restait seul, avec un prêtre qu’une mauvaise fortune avait amené dans ces lieux. À la vue de son camp détruit, de ses ressources brisées, de son faible cortège : « Puisque le combat m’est interdit, s’écrie-t-il, cherchons le salut ailleurs. » Aussitôt il pousse son cheval de toute sa vitesse. Derrière lui s’élançait le ministre des autels.

     Comme on voit se soustraire aux chasseurs deux énormes et fiers sangliers, aux soies frissonnantes, que poursuivent les limiers agiles, avides du sang de leurs sauvages ennemis : pour les atteindre bondissent les rapides et généreux lévriers, nourrissons de l’Irlande ; aussi vive es l’ardeur, aussi légère est la course des Araucans qui volent sur les pas des deux chrétiens infortunés.

     Puissant Felipe, le tourbillon des traits que dardaient les barbares était semblable à l’ouragan qui précipite la grêle. Mais bientôt, à une courte distance, ils joignent les fugitifs dont un lieu plein de fange avait arrêté la course. Les barbares se jettent sur eux avec fureur. Chacun croirait perdre son titre de brave, s’il était le dernier à saisir cette proie. Le prêtre est tué à l’instant même. Ils outragent Valdivia et le traînent devant les caciques.

     Caupolicán triomphe de le voir vivant et réduit à cette misérable fortune. Avec le ton d’un vainqueur et d’un regard fier, il le menace et l’interroge à la fois. Valdivia répond en malheureux captif, et, d’une voix humble et soumise, demande qu’on ne lui donne pas la mort. Il jure de laisser Arauco jouir en liberté d’une tranquille paix.

     On dit que, touché de l’abaissement de Valdivia, Caupolicán fut sur le point de se décider pour le pardon. Mais un de ses proches, au cœur impitoyable, que le chef respectait à cause de son grand âge, s’écria : « Pour ajouter foi aux paroles d’un homme qui s’est rendu, veux-tu donc perdre un temps si précieux et tous les apprêts de cette guerre ? » Et, ajustant Valdivia, il lui assène un coup sur le crâne avec une forte et lourde branche de genévrier.

     Le taureau furieux, attaché au poteau par de puissantes courroies, mugit, entouré de la foule timide qui le regarde avec surprise ; l’adroit boucher, d’un bras exercé dans son art, soulève son dur et pesant marteau, et le fait retomber avec vigueur au point où la tête se déprime par derrière ; l’animal s’abat, et expire en palpitant.

     Ainsi le guerrier dont les cheveux blancs n’ont pas refroidi l’audace, et qui écoutait Valdivia d’un air farouche, s’aidant de l’une et de l’autre main, soulève son bâton garni de fer. Le coup du vieillard cruel ne porta pas en vain. Il donne à Valdivia l’éternel sommeil. À l’instant la victime tombe sur le sol, et la vie s’échappe de ses membres qui frémissent.

     Ce barbare se nommait Leocato. Le magnanime Caupolicán, blessé de l’outrage, voulait punir cette libre insolence ; mais il fut apaisé par les prières de l’armée, et le vieillard, à la fin, sortit du péril sans avoir à souffrir. Ainsi l’extermination de toute la troupe espagnole était achevée. Pas un chrétien n’échappa au massacre pour en pouvoir en porter la triste nouvelle.

     Deux indiens restèrent seuls vivants sur trois mille hommes. Au spectacle des nôtres écrasés et mis en pièces, ils se cachèrent dans un épais hallier. De là ils assistèrent à la fin de cette lutte opiniâtre, et, sauvé, ils en firent le récit. Lorsque les étoiles se montrèrent, ils avaient pu fuir et se dérober à tous les regards.

     Cependant, la nuit obscure montait dans les cieux, et avait déjà parcouru la moitié de leur voûte. De ses ailes lugubres elle couvrait le vaste globe de la terre, lorsque la troupe victorieuse, abandonnant sans crainte les armes qu’elle réunit, développa ses danses en larges cercles pour célébrer son triomphe éclatant.

édition Utz, Paris 1993 Clik pour une carte de Terre de Feu


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