MEMOIRES
GEOGRAPHIQUES,
PHYSIQUES
ET HISTORIQUES
Sur l'Asie, l'Afrique & l'Amérique.

Tirés des Lettres Edifiantes, & des Voyages des Missionnaires Jésuires.

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Chez DURAND, Neveu, Libraire, rue Saint-Jacque, à la Sagesse

M.DCC.LXVII
Avec Approbation & Privilege du Roi


C H A P I T R E I I
Voyage à la Chine par le Détroit de Magellan & la mer du Sud. Erreur des Géographes sur l'étendur de la Terre de Feu & sur le Cap de Hornes.


Nous mîmes à la voile de Saint-Malo le 26 Décembre 1704, dit le P.Nyel, avec un vent favorable, qui nous conduisit en quinze jours aux Canaries. Après avoir souffert des calmes fâcheux sous la ligne, & trois mois de navigation, nous nous retrouvâmes environ à soixante lieues du détroit de Magellan que nous voulions passer pour entrer dans la mer du Sud.

     Nous essuyâmes à l'entrée de ce détroit un coup de vent si impétueux, qu'il rompit quatre cables, & nous fit perdre deux ancres. Nous restâmes quinze jours en ce premier canal pour chercher les ancres que nous avions perdues & pour faire de l'eau dans une rivière que M.Baudrant de Bellestre, un de nos officiers découvrit, & à laquelle il donna son nom. Cette terre est rase, unie, entrecoupée de petites collines. Le terroir me parut assez bon, & assez propre à être cultivé. Il y a bien de l'apparence que c'est en ce lieu, le moins large du détroit, que les Espagnols sous le regne de Philippe II bâtirent la forteresse de nombre de Dios, quand ils formerent la téméraire & inutile entreprise de fermer aux autres Nations la passage de Magellan en y bâtissant deux villes. Ils envoyerent à ce dessein une nombreuse flotte sous la conduite de Sarmiento ; mais la tempête l'ayant battue & dispersée, le Capitaine arriva au détroit en très mauvais état. Il bâtit deux Forteresses, l'une à l'entrée du détroit que je crois être nombre de Dios, & l'autre un peu plus avant, qu'il appela Ciudad del Rey Philippe, apparemment dans le lieu qu'on appelle aujourd'hui le Port Famine, parce que ces malheureux Espagnols y périrent misérablement faute de vivre & de tous les autres secours. Cependant il ne paroît aucun vestige de ces Forteresses, ni dans l'un, ni dans l'autre endroit.

     On ne vit aucun des habitants du pays, parce que ces peuples aux approches de l'hyver ont coutume de se retirer dans les terres.
     Comme la perte de nos ancres & de nos cables ne nous permettoit plus de franchir le détroit de Magellan, où l'on ets obligé de mouiller toutes les nuits, & que l'hyver du pays approchoit, on résolut de chercher par le détroit de Lemaire une route plus sûre pour entrer dans la mer du Sud ; en deux jours nous nous trouvâmes à l'entrée de ce second détroit, & nous le passâmes en cinq à six heures. Nous rengeâmes d'assez près la côte de la terre Del-Fuego ou de Feu, qui me parut n'être qu'un Archipel de plusieurs isles plutôt qu'un Continent, comme on l'a cru jusqu'à présent.

     Je dois ici remarquer en passant une erreur considérable de nos Cartes anciennes & modernes, qui donnent à la Terre de Feu, qui va depuis le détroit de Magellan jusqu'à celui de Lemaire, beaucoup plus d'étendue en longitude qu'il n'en a. Car selon la supputation exacte que nous en avons faite, il est certain qu'elle n'a pas plus de soixante lieues. La Terre de Feu est habitée par des Sauvages qu'on connoît encore moins que les peuples de la Terre Magellanique. On lui a donné le nom de Terre de Feu à cause de la multitude de feu que ceux qui la découvrirent les premiers, virent pendant la nuit.
     Quelques relations nous apprennent que Dom Garcias de Nodel, ayant obtenu du Roi d'Espagne deux Frégates pour observer ce nouveau détroit, y mouilla dans une Baye, où il trouva plusieurs de ces Insulaires qui lui parurent dociles & d'un bon naturel. Suivant ces relations, ces barbares sont blancs comme les Européans ; mais il se défigurent le corpss, & changent la couleur naturelle de leur visage, par des peintures bisarres. Ils sont à demi couverts de peaux d'animaux, portant au col un collier d'écailles de moules blanches et luisantes, & autour du corps une ceinture de cuir. Leur nourriture ordinaire est une certaine herbe amere qui croit dans leur pays, & dont la fleur est à-peu-près semblable à celle de nos tulipes. Ces peuples rendirent toutes sortes de services aux Espagnols ; ils travailloient avec eux & leur apportoient le poisson qu'ils pêchoient. Ils étoient armés d'arcs & de fléches, où ils avoient enchassé des pierres assez bien travaillées, & portoient avec eux une espece de coûteau de pierre, qu'ils mettoient à terre quand ils approchoient des Espagnols, pour leur marquer qu'ils se fioient à eux. Leurs cabanes étoient faites d'arbres entrelassés les uns dans les autres, & ils avoient ménagé dans le toît qui se terminoit en pointe une ouverture pour donner un libre passage à la fumée. Leurs canots, faits de gros arbres étoient assez proprement travaillés, & ne pouvoient contenir que sept ou huit hommes, n'ayant que douze ou quinze pieds de long sur deux de large; leur figure étoit à-peu près semblable à celle des gondoles de Venise. Les Barbares répétoient souvent hoo, hoo, sans qu'on pût dire si c'étoit un cri naturel, ou quelque mot particulier à leur langue.
     Au reste, cette côte de la Terre de Feu est très-élevée, le pied des montagnes est rempli de gros arbres épais & fort hauts, mais le sommet est presque toujours couvert de neiges. On trouve en plusieurs endroits un mouillage assez sûr & assez bon pour faire commodément du bois & de l'eau. En passant ce détroit nous reconnûmes vers notre gauche à une distance d'environ trois lieues, la terre des Etats de Hollande, qui nous parût aussi fort élevée & fort montagneuse.
     Enfin après avoir passé le détroit de Lemaire, & reconnu au-delà quelques Isles, nous commençâmes à éprouver la rigueur de ce climat durant l'hyver, par le grand froid, la grêle, les pluies qui ne cessoient point, & par la briéveté des jours qui ne duroient que huit heures, & qui étant toujours très-sombres, nous laissoient dans une nuit continuelle.

     Nous entrâmes donc dans cette mer orageuse, où nous souffrîmes de grands coups de vent qui séparèrent notre vaisseau du Marinet avec lequel nous étions partis, & plus d'une fois nous eûmes à craindre d'être jettés par la tempête sur des terres inconnues. Cependant nous ne passâmes pas la hauteur de cinquante-sept degrés & demi de latitude sud, & après avoir combattu pendant quinze jours contrela violence des vents contraires, nous doublâmes le Cap de Hornes, qui est la pointe la plus méridionale de la Terre de Feu. Nous avons encore remarqué ici une autre erreur de nos Cartes, qui placent le Cap de Hornes à conquante-sept degrés & demi; ce qui ne peut être; car quoique nous nous soyons élevés jusqu'à cette hauteur, nous sommes passés assez au large de ce Cap, & nous ne l'avons point reconnu. Ce qui nous fit juger que la véritable situation doit être à cinquante-six degrés & demi.
     Comme la plus grande difficulté de notre navigation consistoit à doubler le Cap de Hornes, nous continuâmes notre route avec moins de peine, & nous nous trouvâmes peu-à-peu dans des mers plus douces & plus tranquilles, de sorte qu'après quatre mois et demi de navigation, nous gagnâmes le port de la Conception, dans le Royaume de Chili, où nous mouillâmes le 12 de Mai.

[...]


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