[première partie publiée dans Nineteen n° 22 / mars 1987 --- seconde partie publiée dans Nineteen n° 23 / juin 1987] |
Souvent mal compris, voire décrié, par les admirateurs de Chilton, il y a chez Tav
Falco bien autre chose que le simple revivaliste que d’aucuns ont voulu voir en lui. A la veille de sa première
tournée française, et au moment où paraît le nouvel album des Panther Burns, The World
We Knew, l’intéressé s'explique.
Nineteen : Commençons, si tu veux bien, par parler de ce nouvel album que tu es en train d’enregistrer.
Tav Falco : Pour l’instant, il est prévu de l’intituler Chalk House.
19 : Encore un titre avec des références régionales comme Sugar Ditch Revisited et Shake Rag ?
T.F. : Précisément. Chalk house était autrefois un des noms qu’on donnait aux honkytonks. D’après ce que j’en sais, c’était alors des endroits très rudimentaires les barrel houses, juke-joints, honkytonks se trouvaient surtout dans les campagnes, entre deux villes, souvent à l’écart de tout. Beaucoup de ces boîtes avaient de la sciure répandue sur le plancher, et quand cette sciure commençait à devenir bien organique, à grouiller, bref à développer une vie à elle, les gens la recouvraient de chaux. Ça fonctionnait un peu comme des latrines, comme une fosse ("open ditch"). Le nom de chalk houses (maisons de craie) est venu de là, de cette chaux. C’est en tout cas quelque chose qu'on m’a raconté et dont je me suis dit qu'elle serait très à propos, à cause justement de ces connotations avec les fossés. Depuis cette histoire de Sugar Ditch, nous faisons une sorte de fixation sur les fossés. Le nouveau disque devrait donc avoir de sérieux relents de fossés, il devrait jouer sur ce motif du fossé, sur cette mentalité "fossé" qui est celle des Panther Burns. Il y aura aussi beaucoup de références à l’or et à certains métaux alchimiques. C’est le genre d’images qui surgissent d’elles-mêmes quand nous travaillons sur un disque ; moi, je me contente de les repérer et de les utiliser dans les chansons.
Ce sera notre second album, le premier étant Behind The Magnolia Curtain. Celui-ci est donc important pour nous. Il doit déjà paraître sur New Rose, mais nous essayons de trouver un arrangement avec un label américain. Nous aimerions que le disque soit pressé ici plutôt que d’étre disponible uniquement en import, mais pour l’instant, rien n’est sûr. Ce n’est vraiment pas facile pour des gens comme nous de trouver un label américain qui ait réellement envie de travailler avec les Panther Burns.
19 : C’est un peu paradoxal, non ? Il y a actuellement toute une renaissance de la musique américaine, et vous êtes des gens dont la musique est on ne peut plus américaine, puisqu’elle a ce qui est l’essence même du Sud.
T.F. : Nous avons eu des pourparlers avec plusieurs labels, à qui nous avons fait valoir que nous avions déjà enregistré de bons disques et que nous avions celui-ci en train. Je crois que les labels savent que nous faisons du bon boulot et que nos disques ont un intérêt. Et pourtant, ils continuent à nous dire qu’ils ne peuvent travailler qu’avec des valeurs sûres. Est-ce que cela veut dire que les Panther Burns ne sont pas une valeur sûre ? Je ne suis pas sûr (rires) de comprendre. Je ne suis pas très sûr de saisir ce qu’ils entendent par là. Tu sais, je suis allé récemment à New York pour le New Music Seminar. J’ai joué au Lone Star qui était une des plus petites salles de cette manifestation, et j’ai eu des conversations avec différents labels qui disaient étendre leur champ d’action à des genres de musiques auxquels ils n’avaient pas touché jusque là, et être intéressés par ce que nous faisons. Je suis ensuite parti à Los Angeles où le groupe a donné quatre ou cinq concerts, pour que ces labels alternatifs qui affirment chercher des musiques alternatives aient l’occasion de nous voir jouer. Mais ce n’est pas si simple. Même avec des gens qui répètent qu’ils explorent toutes les alternatives possibles, il faut un miracle pour les décider à venir te voir jouer. Le fait que tu aies parcouru 2000 miles en bagnole dans ce but, ne compte pas. Nous avons rencontré Enigma, mais ils nous ont dit qu’ils ne travaillaient qu’avec des groupes californiens, et je n’ai pas eu l’impression d’avoir à faire à des gens très sensibles : ils ne semblaient pas avoir d’autre registre que celui du businessman californien du sud mâcheur de cigares. Pourtant, ils ont des gens bien sous contrat et ils sortent de bons disques : alors, c’était peut-être notre accent. Il v a toujours quelque chose de pas clair quand les gens pensent à Memphis.
19 : J’ai reçu une carte de Melinda (Pendleton, une amie, et la compagne du guitariste de Panther Burns, George Reinecke), et elle me dit qu’il n’y a rien qui puisse être comparé à un concert des Panther Burns à Memphis.
T.F. : Il n’y a aucun autre groupe qui ressemble vraiment aux Panther Burns. Comme tu le disais, nous sommes un groupe américain. et nous nous sommes retranchés dans nos positions. Ceci est une sorte de guerre de tranchées, mec, une guerre de fossés dans laquelle Panther Burns s’est engagé pour avoir une chance de faire des disques et de jouer devant les siens.
19 : A propos du disque, vous travaillez encore avec Jim Dickinson qui a produit les deux derniers Ep’s ?
T.F. : Non, pour la simple raison qu’il bossé actuellement sur d’autres projets. Faire un disque avec Jim en ce moment prendrait six mois.
19 : Quand on y réfléchit, il ne manque pas d’arguments en faveur de votre signature par un label un peu clairvoyant, ne serait-ce que le fait que vous enregistrez aux Sam Phillips Studios suffit à vous rattacher à une certaine légende du rock, sans même parler de la connection avec Alex Chilton.
T.F. : Oui, d’autant que nous sommes retournés là-bas pour enregistrer le nouvel album. Mais on dirait que les labels ont peur de nous. Quand Panther Burns a commencé, c’était le vrai phénomène : un garage-band, mais vraiment à part. On jouait dans les entrepôts à coton downtown, à un moment où musicalement, le temps était aux expérimentations et à la rebellion contre tout ce qui avait été fait auparavant. Les gens exploraient d’autres façons de faire de la musique, juxtaposaient des bruits, des sons, et essayaient d’en tirer quelque chose de différent. Ici à Memphis, nous étions en plein dans ce genre d’atmosphère. Ensuite, nous avons joué à New-York, avec des groupes No Wave comme DNA, Walter Stedding, James White and the Blacks... ce type de milieu : on a passé pas mal de temps là-bas en 80 et 81. Nous étions donc en quelque sorte des produits - je parle des mentalités - de la turbulence des années 60, impliqués dans la renaissance No Wave du début des années 80 qui constituait un retour à la liherté et à l’expérimentation, une remise en vigueur, pour ce qui est de la musique, d’idées radicales qui s’étaient perdues depuis longtemps. Ce qui nous a intéressé au départ, ce qui nous a vraiment donné envie de jouer et de faire de la scène, c’était cette atmosphère. Nous travaillions alors en dehors de Memphis et je venais de passer quelque temps à New-York : nous sommes allés jouer là-bas de façon assez naturelle, parce que les gens s’intéressaient vraiment à ce que nous faisions. Je veux dire, ici à Memphis, les choses ne bougent pas vite, et notre état d’esprit de l’époque avait besoin d’autre chose. Pour nous, la musique est un matériau avec lequel nous jouons. Nous sommes un groupe de genre, nous faisons de la musique de genre. Ce qui nous intéresse, c’est la forme, la façon dont nous disons ce que nous voulons dire, plutôt que la réalité, parce qu’à Memphis, la réalité est la même depuis bien longtemps. Nous prenons les formes de base de la musique du Sud et tentons de les faire voler en éclats en les confrontant aux psychologies d’aujourd’hui et à nos expériences personnelles. C’est la façon dont nous avons choisi de vivre les années 80 : prendre des formes musicales déjà existantes et les frotter les unes aux autres pour provoquer de petites explosions.
19 : A vos débuts, une bonne part de ce que vous faisiez restait à un stade très brut. C’était quelque chose de délibéré de votre part, ou une simple conséquence d’un savoir-faire alors limité ? Quand on voit que votre son est aujourd’hui beaucoup plus coulant, presque R&B par moments, comment s est faite cette évolution ?
T.F. : Pour ce qui est de nos débuts, cela a pas mal à voir avec la production, et aussi avec les différences qui existent entre le fait d'enregistrer un disque et la scène. C’était le premier groupe dont je faisais partie, et il faut bien savoir que Panther Burns a démarré en tant que concept, et non comme un groupe de musiciens qui se retrouvent pour jouer un type donné de musique. Le projet initial, c’était une sorte d’atmosphère, une métaphore de quelque chose, beaucoup plus que la volonté d’apprendre à jouer, d’apprendre à devenir des musiciens. Nous jouions du rock’n‘roll, du blues, des sambas, des tangos, des trucs comme ça, de la musique de danse surtout. Un genre de musiques sensuelles, sur lesquelles nous greffions un côté poly rythmique qui nous intéressait alors. Et aussi des musiques traversées par l’émotion le contenu émotionnel a toujours été important pour nous, même si nous travaillions souvent dans une atmosphère très No Wave.
19 : J’ai toujours pensé que votre premier album avait une étincelle
réellement inhabituelle, quelque chose que je n’ai pas entendu souvent ailleurs, à plus forte raison
sur des premiers albums. Je n'arrêtais pas de l’écouter.
TF. : Nous étions un peu une antithèse de l’environnement musical dans lequel nous trempions. Beaucoup de ces groupes No Wave avaient un côté tribal, mais en même temps très froid; l’atmosphère était souvent glaciale. Et de ce point de vue, le côté sombre de Panther Burns était parfait. Il y a toute une face "noire" (en français dans le texte) dans ce que nous faisons, qu’on sent assez bien sur Magnolia Curtain. Il y a des morceaux très sombres sur ce disque. Des groupes comme DNA sont devenus nos amis, alors qu'Arto Lindsay travaille dans une optique radicalement différente, cette musique vraiment atonale, "beyond cool jazz". sans aucun contenu émotionnel au sens conventionnel du terme. C’était toute l’idée des gens qui tournaient autour du Mudd Club, des relations détachées, exsangues, presque sous narcose. Et des groupes comme les Cramps ou Panther Burns avaient le genre de flamme qui semblaient idéales pour donner un sens à ce type d’environnement vide. Il y avait une demande pour ce que nous faisions ; la scène avait besoin de groupe comme les nôtres, et nous pouvions travailler au coude à coude avec des groupes qui en surface, paraissaient complètement différents. Maintenant bien sûr, à Memphis, nous sommes partie intégrante de l’environnement musical de la ville : ici, notre musique est perçue de façon plus classique, comme une variante du vieux rock’n'roll, un parent pauvre, ce que les gens d’ici appelleraient volontiers trashy music, quelque chose dont même les juke-boxes ne veulent pas. Ce n’est même pas de la pop music; c’est quelque chose qu’il faut aller chercher dans les honkytonks et les petits nightclubs de la périphérie. Il y avait beaucoup de gosses très jeunes dans notre public, beaucoup de punk rockers, de fans de new wave, mais aussi des gosses qui écoutaient du hillbillv, des jeunes noirs. Dans le Sud, les publics sont moins séparés qu’ailleurs. Ici, on nous juge sur ce que nous faisons : "Ecoute un peu le son de cinglés qu’a ce groupe". C’est samedi soir, les gens viennent pour voir le groupe, et tout le monde est là pour s'éclater.
19 : Vous attirez beaucoup de monde à vos concerts aujourd’hui ?
T.F. : Nous avons commencé par nous aliéner beaucoup de monde ici et puis nous les avons attirés de nouveau à nos concerts, et puis nous nous les sommes de nouveau mis à dos, avant qu’ils ne reviennent une fois de plus... A Memphis et dans le Sud, les rapports entre Panther Burns et le public oscillent en permanence du pire au meilleur. Il y a des concerts que les gens apprécient vraiment et d’autres où ils n’accrochent pas du tout. J’ai donné des concerts ici devant sept personnes quand tout le reste de la ville était un peu plus haut dans la rue pour voir un groupe plus populaire, ou restait simplement à domicile à regarder MTV. Il se peut très bien que dans un mois nous jouions à guichet fermé et le mois suivant devant une salle à moitié vide; ça va, ça vient. Mais les Panther Burns gardent toujours un fer sur le feu et continue à jouer en dépit des hauts et des bas. Si le public est là et qu’il aime ça, super; mais s’il ne nous suit pas pendant un mois ou deux, nous continuons nos petits projets, en passant par exemple à un tournage de film ou à autre chose encore. Nous n ‘avons rien qui ressemble à un public attitré, ni dans le Sud, ni ailleurs. Tout est imprévisible avec nous, du public que nous allons attirer, à ce qui va se passer pendant le concert, et même la façon dont nous allons jouer Mais nous ne cherchons pas forcément à obtenir une consistance. Je ne crois pas que ce serait une démarche très honnête, Nous préférons y aller sans a-priori et réagir en fonction de la situation.
19 : Je ne vous ai jamais vus sur scène, et l’image qui me vient d’abord à l’esprit quand il s’agit de vous c’est cette photo qui figure sur la pochette de "Train kept-a-rollin"’, où tu te penches en arrière au-dessus de la fosse d’orchestre.
T.F.: Elle a été prise at The WeIl, ce qui est maintenant l’Antenna Club. Nous avons été un des premiers groupes à y jouer, quand ce n’était encore qu’une des plus petites boîtes country and western de Memphis. Le truc avec Memphis, ce qui la différencie de la plupart des autres grandes villes du Sud, c’est qu’elle a toujours gardé son côté rural. Nous avons beaucoup de gens des montagnes qui descendent en ville, et beaucoup de gens du delta du Mississippi. Il y a du country-blues, et du rockabilly. La ville a bien sûr des caractères de grande ville, mais il y a beaucoup de gens de la campagne qui viennent y habiter. Le fleuve traverse la ville, et il a amené des gens du fleuve. C’est un peu un port sur le Mississippi, sans pour autant être aussi cosmopolite que d’autres villes. Memphis peut être vue comme un carrefour de campagnards. Les gens qui ne font pas partie de ce milieu, les classes plus sophistiquées ne s’installent que rarement à demeure. Un peu comme s’ils n’avaient jamais défait leurs bagages.
19 : Tu as grandi à Memphis ?
T.F. : Non. J'ai été élevé en Arkansas, dans les années 60. J’ai d’abord entendu parler de Memphis à propos des concerts de blues qui avaient lieu ici, des festivals blues de l'Overton Park Shell. L’Overton Park est un parc du dix-neuvième siècle. Quand on a tracé la Route 40 qui devait traverser tout le pays, les ingénieurs ont décidé qu’elle devait passer en plein milieu de l’Overton Park. Mais les gens de Memphis les ont fait reculer - c’est un des premiers exemples connus de ce genre de décision - et la voie express a dû contourner la ville. Memphis est une ville pleine d’arbres. Quand tu la regardes depuis les hauteurs, tout ce que tu en vois c’est quelques immeubles qui dépassent d'une couche presque ininterrompue de feuillages. On dirait le delta du Mékong. L’Overton Park Shell est un auditorium de plein air au milieu du parc. En Arkansas, je rencontrais des gens qui avaient passé quelque temps ici et ils me faisaient découvrir des bluesmen que je ne connaissais pas. Je suis donc venu, d’abord pour assister à un festival, puis je suis revenu l’année suivante, et encore celle d’après. J’ai vu Fred McDowell, Bukka White, Fury Lewis, Sleepy John Estes, des gens- comme ça. Ils avaient aussi des musiciens blancs, comme le Jim Dickinson Blues Band, le Lee Baker Blues Band, une année Johnny Winter était là, avec une douze cordes électriques...
19 : Es-tu un collectionneur de disques ?
T.F. : Non. Je ne l’ai jamais été. Je connais des collectionneurs, mais je n’ai jamais versé là-dedans. Les Cramps, eux, sont de vrais collectionneurs : Lux surtout. Moi, ce n’est pas trop mon truc. J’ai quelques machines qui traînent ici, des projecteurs de ciné, ma moto, ce genre de choses, Je m’en sers, je roule dessus, mais je ne les collectionne pas vraiment. A la rigueur, je collectionnerais volontiers les motos. J’aimerais bien en avoir toute une écurie, mais (rires).., je n’ai pas le premier cent pour démarrer ce genre d’entreprise. Sinon, je ne suis pas du tout discophile, mais j’apprécie les collectionneurs de disques : ils nous ont beaucoup aidé et nous ont fait découvrir des bonnes choses.
19 : Si je te posais la question, c’est parce qu’au vu des reprises que tu choisis, on pourrait penser que tu as tout un mur de 45t.
TF.: Non, tout ce que j’ai c’est une cinquantaine de singles, que je possède depuis très longtemps et que j'ai beaucoup écoutés.
19 : Où trouves-tu tes idées de reprises dans ce cas ?
T.F. : Ma foi, je ne sais pas trop. Un jour, je me réveille et elles sont là. Je dois avoir une sorte de radar pour les repérer. Il y a tout un ensemble de musiques qui flottent dans l’air d’ici: je n’ai qu’à respirer un bon coup et à choisir ce qui me convient. J'aime bien reprendre des morceaux auxquels les gens ne sont pas accoutumés. Parfois, ce sont des titres assez récents, mais le plus souvent, ça consiste en morceaux auxquels personne n’a prêté attention quand ils sont sortis. Tout matériau mis au rencart, jeté au rebut, est un matériau qui m’intéresse. J’ai un faible pour ces sortes d' "objets trouvés" qui ont été négligés pendant longtemps. Pas forcément du reste, parce que je cherche l’oiseau rare en tant que tel, mais parce que la plupart des choses qui m’intéressent n'appartiennent pas au nombre de celles qu’on peut raisonnablement envisager sous leur aspect commercial. Ce n’est pas toujours le cas, mais je m’aperçois que, de plus en plus, les trucs que j’aime vraiment - même dans d’autres domaines que la musique - sont des livres, des musiciens, qui sont restés en marge des tendances commerciales. C’est là que le me sens le mieux. C’est un peu comme trouver une photographie de gens qu’on ne connait pas : il reste un contenu très fort, une atmosphère.
19 : En un sens, c’est une cause assez noble de s’attacher à redonner vie à ces choses ?
T.F. : Oui, peut-être... encore que nous ne fassions pas dans le revival.
19 : De temps en temps, les gens pourraient pourtant vous en accuser non sans raison.
T.F. : Ils pourraient, mais s’ils prennent la peine de s’intéresser à nous d’assez près,
ils constateront qu’en réalité nous n’essayons pas de faire revivre les objets du passé Notre
démarche consisterait plutôt à présenter quelque chose qui est encore empreint d’une
signification, d’un contenu émotionnel. Nous ne sommes pas particulièrement des compositeurs : tout
au plus avons-nous écrit quelques morceaux qui apparaissent çà et là sur nos enregistrements
et dans les concerts que nous donnons. Et même ces compositions sont, en un sens, elles aussi des objets
: elles se rattachent toujours à telle ou telle forme de musique qui existe déjà. Si tu prends
le blues par exemple, qui constitue tout
un pan de la musique du Sud, un genre auquel énormément
de musiciens différents ont participé : il y avait peut-être quelques bluesmen qui ne chantaient
que leurs morceaux à eux, mais le plus souvent, les gens partageaient les mêmes morceaux échangeaient
des couplets, des refrains, rajoutaient un vers ou deux à eux et passaient au suivant. Et c’est cette sorte
de vision tribale, de conception collective de la musique, qui nous intéresse, c’est d’elle que nous nous
sentons partie prenante. Pour comprendre les Panther Burns, il faut savoir que nous participons à quelque
chose qui implique beaucoup d’autres gens. Certains d’entre eux sont musiciens, d’autres ne le sont pas, c'est
sans grande importance. En fait pendant longtemps, les chansons de plantation, les field hollers, ou les stomps
n’étaient même pas regardés comme de la musique. La notion même du folk music n’est pas
si vieille.
19 : Quels sont parmi ceux de vos morceaux qui ne sont pas encore apparus sur disque, ceux que tu préfères ?
T.F.: En ce moment, je m’intéresse à fond aux titres du nouvel album. Nous les jouons souvent sur scène, encore qu'il y ait certains de ces morceaux que nous ne faisons en concert que si je sens que les conditions, notamment au niveau du son, s’y prêtent. Dans certains clubs, je sais que ce n’est même pas la peine d’essayer. Sur l’album par exemple, nous avons une sorte de field holler, un morceau trouvé sur une demo de chez Stax qui n’est jamais parue. C’est un autre morceau d'un type du nom de Mac Rice ; j'ai déjà fait plusieurs de ses chansons ; il vivait à Memphis, mais Stax ne s’est pas intéressé à lui. Pourtant les demos qu’il a faites sont vraiment de première. Le morceau de lui que nous jouons en ce moment, s’appelle "Ditch digging here this morning".
19 : Encore un ditch song ! Le monde est petit (rires aux deux bouts du fil).
T.F. : Il faut te dire que les Panther Burns se considèrent comme les "ditch diggers in American music", Nous avons enregistré le morceau aujourd’hui même (31 oct. 86), mais j’y pensais depuis trois ans, je savais que je l’incluerais sur un album si jamais nous avions la chance d’en enregistrer un autre.
19 : As-tu composé pour ce nouveau disque?
T.F. : Non, il n’y a pour l’instant aucun morceau des Panther Burns de prévu au programme. Nous avons bien apporté notre contribution, sous telle ou telle forme à certains morceaux dejà existants, mais il n’y a aucune composition pour le moment. Au niveau des arrangements par contre, il y a pas mal de choses à nous.
19 : Je me demandais si le fait que vous soyez autant orienté vers les reprises ne serait pas une des raisons pour lesquelles les maisons de disques ne s’intéressent guère à vous. Quand on sait à quel point elles sont orientées vers des musiques et des images originales qu’elles peuvent commercialiser.
T.F.: C’est très possible. Même si de mon point de vue, je ne considère pas que ce soit une bonne raison pour exclure les Panther Burns, ou Jerry Lee Lewis, ou Frank Sinatra, ou une légion d’autres qui sont dans le même cas…
19 : Bonne réplique !
T.F. : Il y a même des groupes qui ont été influencés par les Panther Burns, comme Jason and the Scorchers. Ils se sont rencontrés à un de nos concerts à Nashville, il y a une paie. Eux vont jus qu’à reprendre des morceaux très évidents, des trucs très visibles, avec lesquels la plupart des gens sont familiers, comme des chansons de Dylan ou des Stones. Qui sont d’ailleurs de grands morceaux. Je ne dis aucunement que c’est quelque chose qu’un groupe ne devrait pas faire. D’autant qu’ils jouent également beaucoup de morceaux à eux et que Jason est un sérieux songwriter. C’est juste un exemple, parmi beaucoup d’autres. Alors pourquoi nous? Je veux dire, nous faisons "Goldfinger" en concert, mais pas un instant je n’ai envisagé de l’inclure sur un disque ; je ne veux pas "officialiser" ce qui pour nous n’est qu'un morceau amusant. Par contre, la façon dont nous traitons le matériel que nous enregistrons, suffit, je crois, à le distinguer. Comme je le disais, il s’agit essentiellement de titres complètement inconnus, ce qui est très différent d’une reprise d’un morceau qui a déjà eu du succès et qui fait plus ou moins partie du répertoire courant Tu vois ce que je veux dire ? Récupérer un morceau qui a été négligé quand il a été écrit et le proposer de nouveau, dans un contexte différent, c’est lui donner une autre vie. Je préfère jouer à ça, plutôt qu’avec des morceaux qui ont déjà connu leur heure de gloire.
19 : Il faut dire que tu fais vraiment dans le très obscur. Je crois que de tout ce que tu as enregistré récemment, le seul morceau que je connaissais était "Shade tree mechanic". Je l’avais entendu sur un album de Z.Z.Hill.
T.F. : Oui, Z.Z.Hill l’a fait, mais aussi cinq ou six autres artistes noirs après lui, ç'a été un hit radio mineur dans le coin, mais j’ai quand même pensé que c’était un morceau qui nous irait bien, sachant que nous pouvions le faire connaître à un public qui sans nous, n’en aurait jamais rien entendu. Je crois même que plus tard, je traiterai le morceau au plan visuel, pour un film ou une vidéo. En fait, nous avons même des projets assez précis en ce sens. C’est sans doute un des morceaux les plus accessibles de notre répertoire. Nous savions qu’il avait ce côté immédiat quand nous l’avons retenu, et nous savions qu’il pourrait sonner bien pour les radios. Nous pouvons ne pas rentrer dans le cadre auteur-compositeur qui intéresse les maisons de disques, mais le fait d'être un groupe de genre ne nous empêche pas de faire des morceaux conventionnels de temps en temps. Je crois de toute manière qu’il y a toujours moyen de produire une musique qui soit désirable.
Fred MILLS
GUSTAVO II
Les vidéos, la rencontre avec Chilton, la Memphis scene, le futur des Panther Burns...
Nineteen : J’aimerais qu’on parle des vidéos que tu as produites.
Tav Falco : A côté du catalogue Frenzy disque, il y a en effet tout un catalogue Frenzy vidéo. Certaines références concernent des films, d’autres ont été tournées directement en vidéo, mais toutes sont maintenant disponibles sur bande. Nous avons Panther Burns Tonight, une heure d’extraits de concerts datant des débuts du groupe, certains à Memphis, d’autres à New-York Il y a aussi Last Night In The Lonely Zone et Gyra 88. une demi-heure de vidéo qui réunit deux pièces de quinze minutes dont le fil conducteur est une histoire assez construite. C’est fait un peu dans le même genre de style "urgent" que ce que fait Panther Burns. En 85, nous avons également tourné Psychedelic Wig Wam, un show de trente minutes pour le cable. Pour le cable également, il y a une heure de TV Party, enregistrée pendant la période No Wave, à New-York. Chris Stein était reçu par Manhattan Cable et nous avait invités à participer à l’émission. En fait, nous avons bien tiré la couverture à nous et on ne voit guère que nous pendant presque tout le show. Il y a là-dedans quelques jolies démonstrations de la meilleure façon de se vautrer sur le sol d’un studio. Finalement, cette année, nous avons réalisé une vidéo dans laquelle Panther Burns n’apparaît pas. Il s’agissait de filmer une soirée pour le compte du King Riders Motorcycle Club, qui est je crois le plus important club de motards noirs au monde. On est allé chez eux et on a filmé une concentration qui réunissait plusieurs chapitres venus de tout le pays, du Sud principalement. Les King Riders ont leur propre groupe qui est assez incroyable. Ils viennent juste de sortir un single sur Highwater. Ça s’appelle le King Rider Boogie Band, et, mec, ils sont excellents. Ils font ‘Sex machine" et "It’s a man’s man’s world" et c’est aussi bien que par James Brown et son groupe. Et ils ne sont que trois. Ils ont vraiment chopé le truc. Leur chanteur s’appelle Pig Crawford, et il couine comme un porc. Le vidéo est très bonne. Une Panther Burns made video, mais où on n’entend pas une note de Panther Burns music.
Et puis j’ai encore le Panther Burns Blue Movie, featuring Tav Falco. Ça s’appelle 71 Salvage et ç'a été filmé dans un cimetière automobile de l’Arkansas. Le truc est basé sur "Cherry log road", un poème de James Dickey et c’est l’histoire d’un mec qui habite dans la décharge avec sa girlfriend. Dix huit minutes en tout, il se peut que j’en fasse un remake à Memphis : j'ai repéré une décharge vraiment chouette pas loin d’ici où vit un type du nom de Davey Jones, tout couvert de graisse et d'huile, les cheveux embroussaillés...
Je viens aussi de terminer un film que nous avons tourné l’année passée en noir et blanc. Il s’intitule The Panther Burns Red Film. La première aura lieu ici, à Memphis, pour Halloween, au Blood City Body Shop, qui est un garage où nous faisons des fêtes de temps en temps. On va se faire une sérieuse party pour l’occasion, les Gibson Brothers doivent venir d’Ohio, il y aura des groupes de Memphis... Le film est un peu structuré à la manière de Stranger Than Paradise, une suite de courtes scènes en noir et blanc, des petits bouts de scénarios, séparés par des portions de film rouge. On l’a tourné en muet, et puis on a fait une sorte de post-synchronisation avec des conversations qui font intervenir des tas de gens différents, plus différents extraits de musique de Panther Burns. C’est notre dernière addition au catalogue Frenzi.
19 : Tu sembles davantage encore porté sur la vidéo que le record biz.
T.F. : Tout à fait, oui ; à ceci près que je n’ai pas la plus petite idée de la façon dont toutes ces vidéos pourraient ne serait-ce que s’autofinancer J’aurais besoin de rencontrer des distributeurs pour cela. J’ai bien eu une fois des discussions avec des gens qui tiennent un vidéo label, mais ils se cantonnent aux vidéos musicales très conventionnelles. Je vais quand même continuer à essayer J’aimerais même avancer assez vite en ce domaine. On trouve des vidéos de toutes sortes sur le marché à présent, y compris certains trucs très alternatifs de groupes européens, de groupes hardcore, de gens qui expérimentent vraiment sur le médium. Mais jusqu’à présent, je n’ai pas encore réussi à glisser un pied dans la place. Ces temps-ci. j’étais surtout occupé à essayer de sortir mes disques par ici, et à tenter de faire accepter le catalogue Frenzi comme un tout avec une unité. Ce qu’il est. Maintenant, je voudrais bien que les choses aboutissent aussi côté vidéos, pour que ces films soient disponibles et que nous puissions en envisager d’autres. Je crois que nous sommes maintenant prêts à nous embarquer dans une direction plus visuelle que ce que nous avons fait jusqu’alors. Dans le genre, la vidéo de Shade Tree Mechanic sera probablement un des trucs les plus conventionnels que nous ayons jamais fait.
19 : Ça a dû être un plaisir de travailler sur ce projet, non ?
TF. : Oui, tout à fait. Et je crois que le résultat va être bien funky, bien crade. Ce sera en l6mm, avec pas mal de rayures sur le film, quelque chose d’assez fouillé, avec une bonne ambiance. Finalement, sur Panther Burns en tant que tel, on a pas mal de matériel. Même si l’image et le son sont souvent assez crus. En fait, aujourd’hui, sur scène, Panther Burns retrouve un son presqu’aussi élémentaire, que celui du premier Ep live. L’évolution a surtout été le fait des disques, de certains d’entre eux qui ont été un petit peu plus produits. Je crois que Jim Dickinson nous a apporté davantage de production que nous n’en avons jamais eu. Le nouveau disque, produit par Alex, a été fait dans une optique assez différente. On est revenu à un type de production plus ancien, plus relâché Nous allons probablement nous faire critiquer pour cela. en regard des critères actuels en ce domaine, mais c’était notre idée pour ce disque-ci.
19 : Les gens qui jouent dessus ?
T.F.: Voyons, il y a moi, George Reinecke de la Nouvelle-Orléans à la guitare électrique, qui joue dans le groupe depuis un moment déjà.
19 : Oui, je suis ce qu’il fait depuis quelques temps (Reinecke a un morceau en tant que Codeine Cowboys sur la compilation anglaise Garage Goodies; plus récemment, il a aussi sorti une bande intitulée George’s World et produite par Chilton).
T.F.: C’est vrai, tu connais George. A la basse, on a eu Eric Kai; ou plutôt, on aurait dû l’avoir puisqu’en raison de certaines contingences financières comme nous en connaissons tous, il n’a pas pu descendre de New-York pour bosser sur le disque. A la place, c’est Rene Coman qui tient la basse; c’est un excellent musicien de jazz (il fait également partie du groupe qui accompagne Chilton en tournée). Et Ross Johnson à la batterie (qui travaille depuis longtemps avec Falco). Lui, il est très difficile de lui faire quitter Memphis : il nous accompagne donc rarement quand on tourne à l'extérieur; mais on a travaillé avec lui pour cet album et on joue avec lui chaque fois qu’il le peut. En plus de ce noyau de base, il y a quelques guest musicians. Jim Spake au saxophone sur un titre. Roy Brewer au violon sur le tango du disque : celui-là, "Drop your mask" on a voulu le refaire parce que, le premier Ep sur lequel il figurait, n’ayant été tiré qu’à 700 exemplaires, peu de gens avaient eu l’occasion de l’entendre. Roy Brewer joue d’une sorte de violon tzigane pour l’occasion, Alex joue sur plusieurs morceaux. Et Ron Easely tient la guitare électrique sur "The world we knew", un morceau de jazz lounge des années 60 que faisait Sinatra.
19 : Parlons donc d’Alex Chilton. Frank Beeson a interviewé Alex récemment pendant qu’il était dans l’Ouest, l’a présenté à Sky Saxon.
T.F. : Ouais, ouais. J'étais là quand Sky a joué avec Alex. Tout Panther Burns était là ; on avait un engagement avec le groupe d’Alex au Club Lingerie.
19: Brièvement, tu peux me dire comment Alex et toi vous en êtes venus à travailler ensemble ? D’aucun ont même suggéré que c’était toi qui l’avait aidé à revenir sur le devant de la scène.
T.F. : Ça, je ne sais pas trop. Au départ. nous avons simplement buté l’un sur l’autre ici, a Memphis, il y a quelques années. A l’époque, je faisais des repérages pour des projets de films ou de vidéos : quelque chose qu’il m’arrive encore de faire. Alex m’avait vu détruire une guitare à un concert de Mudboy and the Neutrons quelque temps auparavant. Nous nous rencontrions donc régulièrement en ville, ça ou là. Un jour, il est venu chez moi et m’a montré comment on pouvait jouer du rock’n’roll sur une guitare. Jusque là tout ce que je faisais, ne s’éloignait jamais du blues, d’un country blues bien funky. J’allais même collecter du matériel auprès d'artistes blues dans les campagnes. Je partais avec mon magnétophone, quelques fois une caméra, c’était mon truc à ce moment-là. J’étais donc dans le blues et voilà que je tombe sur Alex qui est branché sur le rock’n’roll. L’idée la plus naturelle, c’était : "Formons un groupe". Nous avons donc constitué Panther Burns, et nommé le groupe en référence à une plantation du coin. Et avec Ross, et Alex, et Eric Hill - qui à l'époque était tout sauf un musicien - aux claviers, et moi-même, nous avons commencé à jouer la Panther Burns music.
19 : Comment s’est passé la sortie du premier Ep ?
T.F. : C’était en 1980. Il y avait donc Ross, Alex, moi, Eric Hill au synthétiseur, plus un dénommé Vincent Wren sur un morceau, lui aussi au synthé, parce que c’était lui le propriétaire de la machine. Tous les noms sont sur la pochette.
19 : C’est bien pour ça que je pose la question. Mon exemplaire a une simple pochette blanche.
T.F. : Ah, cette pochette! Nous l’avons tirée nous-mêmes en sérigraphie. Elle était trop grande. Une pochette de 19 cm pour un disque de 17 cm. Nous avions enregistré un concert à Memphis, à l’Evergreen Theatre, mais un des morceaux vient d’un autre concert, au Well, et un autre encore d’une session dans une arrière boutique de Memphis.
19 : Et vous n’en avez tiré que 700 copies?
T.F. : Oui. La première référence Frenzi. Parlant de ça, il y a une compilation qui vient de sortir et qui a entamé une nouvelle série de références Frenzi, les Frenzi 6000. Le nouvel album lui, portera la référence Frenzi 4100, pour succéder logiquement à Behind The Magnolia Curtain, qui portait le numéro 4000. Pour en revenir à cette compilation, c’est un projet élaboré en commun avec le label australien Au Go-Go. Ça s’appelle Swamp Surfing In Memphis et il y a dessus cinq groupes de Memphis, à deux morceaux par groupe. Les deux titres de Panther Burns sont "Agitator blues", une composition, et un truc qui s’appelle "Tramp". La version d' "Agitator blues" n’est pas celle qui figure sur le disque live offert en prime avec Shake Rag. Parmi les autres groupes, il y a les Hell Cats; un groupe de filles de Memphis qui font dans le garage-hootabiliy-surf. Un groupe du style gothique sudiste. Du gothique garage (rires).
19 : Quand j’écris sur la musique, j’adore tomber sur ce genre d’étiquettes.
T.F. : Une bande de filles branchées hoolabilly-garage-gothique, avec un son qui n’est pas sans rappeler notre premier Ep, le son que nous avions à l’époque. Et que nous avons encore, au grand déplaisir de quelques-uns. Les Hell Cats font un morceau à elles qui s’intitule "Wall Of death" et qui fait référence à ces gros tonneaux qu’on voyait dans les foires à la campagne et dans lesquels il fallait tourner à moto. Il y a un film d’Elvis où on le voit sur une moto dans un de ces énormes tonneaux. C’était très populaire en Angleterre autrefois, et aussi par ici. Leur autre morceau, c’est "Get of the road", qu'elles ont tiré du film de Herschel Gordon Lewis, She-Devils On Wheels. Elles l’ont enregistré le premier avril dernier, sans se douter à ce moment-là que les Cramps avaient eux aussi l’intention de le sortir en disque. Dès que nous nous sommes aperçus de la coïncidence, nous avons écrit aux Cramps pour leur dire que nous n’étions pas du tout au courant de leur projet quand le morceau avait été enregistré, et que la bande avait déjà été envoyée à la maison de disques, puisqu’il semble qu’il faille des mois pour publier quelque chose sur un label australien. Ceci dit, je crois que le monde est assez vaste pour deux traitements différents de ce morceau.
Toujours
sur la compilation, il y a les Odd Jobs, qui font deux morceaux à eux, "Girl from Frazier" et
"Man overseas", Puis un autre groupe, Paradoxical Babble qui fait dans ce qu’on pourrait appeler le powerpop
paraplégique. Et aussi the She-Wolf qui chante deux morceaux de sa composition : c’est en fait Jessie Mae
Hemphill, une artiste blues qui enregistre d’habitude pour Highwater. Ses titres sont "I'm so glad you don’t
know what’s on my mind" et "Going back home", deux delta blues. Jessie est souvent à l’affiche
des Panther Burns concerts, elle a joué de la batterie sur notre premier album, et elle fait partie du Tate
County Miss. Drum Corps. Ça doit faire le compte de ce qu’il y a au programme de cette compilation.
Autre chose au sujet des vidéos nous avons enregistré un morceau pour la bande son d’un film. C’est une offre qu’on a eue le mois dernier quand nous étions à Los Angeles. Il s’agissait de soumettre une chanson pour un film intitulé Blood Biner qui était en cours de tournage. C’est une sorte de suite à Blood Feast, un autre film de Herschel Gordon Lewis. Il y a toute une équipe derrière le projet. Ils essayaient de mettre le film sur pied depuis quelque chose comme cinq ans. Finalement, ils ont trouvé quelqu’un pour le produire : quand on était là-bas, ils en étaient au tournage et aujourd’hui ils finissent le montage. On s’est donc retrouvé là-dedans, même si ce n’est pas un genre de cinéma que j’apprécie particulièrement. En fait, il a presque fallu qu’ils me fassent regarder Blood Feast de force pour me donner une idée de la musique qu’ils attendaient pour celui-ci. Enfin, on a composé un morceau. La chanson s’appelle "Ode to Shuutar" (il s'étrangle de rire), une divinité égyptienne démente qui revient tous les cinq mille ans pour réunir ses victimes. Dans cette nouvelle incarnation, elle amène ses victimes passées à un grand dîner où elle les sert à ses nouveaux clients. C’est plein de scènes plus ou moins écœurantes, il y a un mec à qui on enlève le sommet de la boite cranienne…
19 : J’en ai l’eau à la bouche.
T.F. : Oui, c’est vraiment un truc de malades. Mais comme c’était la seule offre qu’on nous a fait, on a accepté. En plus, le type qui nous avait demandé un morceau était un ami, Art Fein, un ancien manager des Cramps.
19 : Parlons d’autre chose. Récemment, j’ai eu entre les mains le listing Frenzi et j’ai commandé la cassette live (Panther Burns Now), qui je crois, n‘est disponible qu’ainsi. Tu obtiens des résultats avec ce type de diffusion par correspondance ? Parce qu’en ce moment, à l’exception de vos disques sur New Rose, il est pratiquement impossible de trouver vos disques dans les magasins.
T.F.: Ouais, je sais. Rough Trade a pratiquement renoncé à les distribuer. En fait, ils me laissent prendre autant de disques que je le souhaite et se contentent de me les facturer sur mon compte. Aux States, la cassette a surtout été vendue par correspondance, sauf quand je tombais sur un gérant de magasin intéressé. Mais la majorité des 800 cassettes sont parties en Europe où elles ont été diffusées par un label de cassettes écossais, Fast Forward. Pour autant que je sache, elle est encore disponible en s’adressant à eux.
19 : Je l’ai vue récemment à Londres dans un magasin.
T.F. : Ça devait venir de chez eux. Et ils vendent aussi sur les States, avec le même petit emballage que pour l’Europe, qui devient un peu chérot quand la cassette a traversé deux fois l’Océan.
19 : D’où est venue l’idée d’éditer cette bande ? Est-ce que le concert t’avait tellement plu que tu as décidé de le sortir sur bande, puis sur disque? A propos, le son de l’album live est bien meilleur que celui de la cassette.
T.F. : Pour l’album, l’idée en revient à New Rose. Quand ils ont entendu la cassette, c’est eux qui nous ont suggéré de le sortir en disque gratuit, une édition limitée offerte avec un de nos disques. Ce qu’ils ont fait.
Quand j’ai sorti la cassette ici, nous avons imprimé nous-mêmes tous les encarts qui l’accompagnaient, comme nous avions fait pour le premier Ep, et comme nous faisons encore maintenant pour nos affiches. Pour l’Europe, nous avons envoyé le master en Ecosse et la duplication a été faite sur place. Aux States, c’est le service de duplication de Scotty Moore à Nashville qui s’en est chargé. Duplication à grande vitesse, ce qui explique sans doute le fait que le disque français soit sans comparaison avec la cassette au point de vue qualité de son. En plus, certaines des cassettes vendues par correspondance sont des copies de copies, réalisées par moi à la maison sur mon matériel personnel, à un moment où j’étais à court de cassettes de Nashville. Si c’est une de ces copies de troisième génération que tu as, tu dois avoir pas mal de souffle.
19 : Quand est-ce que cela a été enregistré? Et qui joue dessus 7
T.F. : Tout le matériel est de 84, sauf "Jump suit" qui a été enregistré le soir de Noël 83. Ron Easley est à la guitare électrique, Rene Coman à la basse électrique, Ross Johnson à la batterie, et moi à la guitare.
19 : Comment te considères-tu ? Davantage comme chanteur, ou comme guitariste ?
T.F. : Oh, je ne sépare pas vraiment les deux choses, Chant ou guitare, hmmm. Je ne sais vraiment pas quoi te dire. Je joue de la guitare et je chante, c’est tout. Les deux ensemble le plus souvent, sauf de temps en temps où je ne fais que chanter.
19 : Comment ça se passe sur scène ? Est-ce que vous vous excitez facilement ?
T.F. : Ouais, quelquefois. Ça nous arrive de balancer des trucs, de nous mettre à ramper... tu sais, la musique que nous jouons, pour moi, est quelque chose de très physique, orientée vers la danse, vers le mouvement. Donc, quand on joue, on bouge. On peut nous prendre pour un groupe à poses : moi, je nous considère comme un dance band. Nous pouvons grimper aux rideaux, où nous vautrer sur la scène, ou jouer raides comme des piquets. Tout dépend de la situation.
19: Dans quels clubs et dans quelles villes te sens-tu le plus à l’aise ? De toute évidence, New-York...
T.F. : Ouais, ouais. On a passé pas mal de temps là-bas, à cause de la scène, du mouvement, de l’énergie qui sont dans l'air. Sinon, on aime bien jouer à La Nouvelle-Orléans, en Louisiane et au Texas. J’aime quand on joue dans des théâtres, avec une vraie scène de théâtre. J’aime les trappes (rires). Parfois, dans les clubs, on a des drôles de vibrations, souvent à cause du propriétaire de l’endroit. Je comprend que les gens aient besoin de gagner de l’argent, maïs de temps en temps, trop c’est trop, et ça te coupe un peu la chique. Ce que nous préférons aussi, ce sont les concerts tous publics. Nous jouons dans des lounges, des endroits où le groupe joue très tard, mais je n’aime rien autant que de passer devant un public où tu as des gens de tous âges. Et puis encore une fois, les théâtres, les vraies scènes avec une avant-scène et un rideau. J’aime bien quand on a la possibilité de faire lever le rideau sur le groupe. L’ancien Mudd Club avait un rideau métallique. Quand on y passait, on commençait à jouer derrière le rideau baissé, et puis le rideau se levait et les gens découvraient le groupe déjà en pleine action.
19 : Dans le genre grande entrée, c’est pas mal.
T.F. : Il y a aussi des groupes qui aiment faire leur entrée sur l’ascenseur de scène…
19 : Ça me fait penser à cette scène de Hard Day’s Night, quand le vieux surgit en plein milieu de la scène pendant le set des Beatles.
T.F. : C’est tout à fait ça. C’est quelque chose qu’on peut se permettre à l’Orpheum Theatre. C’est un grand théâtre à l’ancienne, Jim Dickinson a joué là-bas une fois : ils avaient installé l’orgue sur une plate-forme sous la scène, qui s’élevait au début du concert. On y était passé nous aussi, un concert avec les Cramps, il y a longtemps, 80 peut-être. J’aimerais bien y repasser pour pouvoir me servir de cet élévateur J’aime bien ce style d’entrées théâtrales. Récemment, à New- York, quelqu’un m’a parlé de concerts de Liberace où il arrivait suspendu à des fils qui descendaient des cintres, comme Peter Pan. Il paraît que, le premier soir, quelque chose a cloché dans la manœuvre et qu’il est arrivé le cul en avant (rire énorme). C’est le genre de trucs que j’adorerais faire, me balancer au bout d’une corde, loin au-dessus des têtes du public, comme les Trois Mousquetaires ou Errol Flynn.
19 : Pour Panther Burns, les choses semblent aller mieux ces temps-ci qu’il y a quelques années.
T.F. : Beaucoup mieux, oui. Nous réussissons à sortir des disques et, pour nous, c'est cela qui compte. Il y a eu une période, après la sortie de Blow Your Top, où nous essayions désespérément de trouver des gens avec qui faire des disques. C’était ce dont nous avions besoin pour pouvoir aller de l'avant, mais ça a pris un certain temps avant d’y arriver. Pourtant, nous n'étions pas inactifs. En dépit des changements de personnels dans le groupe, nous ne nous sommes jamais arrêtés. Nous ne nous arrêtons jamais, nous avons toujours quelque chose en plan. Ceci dit, à la lumière de ce passé récent, c’est vrai que tout se passe nettement mieux en ce moment
Fred MILLS
[première partie publiée dans Nineteen n° 22 / mars 1987 --- seconde partie publiée dans Nineteen n° 23 / juin 1987]
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