Cortázar - Marelle [11] (-136)
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Cortázar
- Rayuela [11] (-136)![]()
Gregorovius se dejó llenar el vaso de vodka y empezó a beber a sorbos delicados. Dos velas ardían en la repisa de la chimenea donde Babs guardaba las medias sucias y las botellas de cerveza. A través del vaso hialino Gregorovius admiró el desapegado arder de las dos velas, tan ajenas a ellos y anacrónicas como la corneta de Bix entrando y saliendo desde un tiempo diferente. Le molestaban un poco los zapatos de Guy Monod que dormía en el diván o escuchaba con los ojos cerrados. La Maga vino a sentarse en el suelo con un cigarillo en la boca. En los ojos le brillaban las llamas de las velas verdes. Gregorovius la contempló extasiado, acordándose de una calle de Morlaix al anochecer, un viaducto altíssimo, nubes.
- Esa luz es an usted, algo que viene y va, que se mueve todo el tiempo.
- Como la sombra de Horacio - dijo la Maga -. Le crece y le descrece la nariz, es extraordinario.
- Babs es la pastora de las sombras - dijo Gregorovius -. A fuerza de trabajar la arcilla, esas sombras concretas... Aquí todo respira, un contacto perdido se restablece; la música ayuda, el vodka, la amistad... Esas sombras en la cornisa; la habitación tiene pulmones, algo que late. Sí, la electricidad es eleática, nos ha petrificado las sombras. Ahota forman parte de los muebles y las caras. Pero aquí, en cambio... Mire esta moldura, la respiración de su sombra, la voluta que sube y baja. El hombre vivía entonces en una noche blanda, permeable, en un diálogo continuo. Los terrores, qué lujo para la imaginación...Juntó las manos, separando apenas los pulgares: un perro empezó a abrir la boca en la pared y a mover las orejas. La Maga se reía. Entonces Gregorovius le preguntó cómo era Montevideo, el perro se disolvió de golpe, porque él no estaba bien seguro de que ella fuese uruguaya; Lester Young y los Kansas City Six. Sh... (Ronald dedo en la boca).
- A mí me suena raro el Uruguay. Montevideo debe estar lleno de torres, de campanas fundidas después de las batallas. No me diga que en Montevideo no hay grandísimos lagartos a la orilla del río..
- Por supuesto - dijo la Maga -. Son cosas que se visitan tomando el ómnibus que va a Pocitos.
- ¿Y la gente conoce bien a Lautréamont, en Montevideo?
- ¿Lautréamont? - preguntó la Maga.Gregorovius suspiró y bebió más vodka. Lester Young, saxo tenor, Dickie Wells, trombón, Joe Bushkin, piano, Bill Coleman, trompeta, John Simmons, contrabajo, Jo Jones, batería. Four O'clock Drag. Sí, grandísimos lagartos, trombones a la orilla del río, blues arrastrándose, probablemente drag quería decir lagarto de tiempo, arrastre interminable de las cuatro de la mañana. O completamente otra cosa. " Ah, Lautréamont ", decía la Maga recordando de golpe. " Sí, yo creo que lo conocen muchísimo."
- Era uruguayo, aunque no lo parezca.
- No parece - dijo la Maga, rehabilitándose.
- En realidad, Lautréamont... Pero Ronald se está enojando, ha puesto a uno de sus ídolos. Habría que callarse, une lástima. Hablemos muy bajo y usted me cuenta Montevideo.
- Ah, merde alors - dijo Etienne, mirándolos furioso. El vibáfono tanteaba el aire, iniciando escaleras equívocas, dejando un peldaño en blanco saltaba cinco de una vez y reaparecía en lo más alto, Lionel Hampton balanceaba Save it pretty mamma, se soltaba y caía rodando entre vidrios, giraba en la punta de un pie, constelaciones instantáneas, cinco estrellas, tres estrellas, diez estrellas, las iba apagando con la punta del escarpín, se hamacabacon una sombrilla japonesa girando vertiginosamente en la mano, y toda la orquestra entró en la caída final, una trompeta bronca, la tierra, vuelta abajo, volatinero al suelo, finibus, se acabó. Gregorovius oía en un susurro Montevideo vía la Maga, y quizá iba a saber por fin algo más de ella, de su infancia, si verdaderamente se llamaba Lucía como Mimí, estaba a esa altura del vodka en que la noche empieza a ponerse magnánima, todo le juraba fidelidad y esperanza, Guy Monod había replegado mas piernas y los duros zapatos ya no se clavaban en la rabadilla de Gregorovius, la Maga se apoyaba un poco en él, livianamente sentía la tibieza de su cuerpo, cada movimiento que hacía para hablar o seguir la música. Entredonde Ronald y Wong elegían y pasaban los discos. Oliveira y babs en el suelo, apoyados en una manta esquimal clavada en la pared, Horacio oscilando cadencioso en el tabacoBabs perdida de vodka y alquiler vencido y unas tinturas que fallaban a los trescientos grados, un azul que se resolvía en rombos anaranjados, algo insoportable. Entre el humo los labios de Oliveira se movían en silencio, hablaba para adentro, hacia atrás, a otra cosa que retorcía imperceptiblemente las tripas de Gregorovius, no sabía por qué, a lo mejor porque esa como ausencia de Horacio era una farsa, le dejaba a la Maga para que jugara un rato pero él seguía ahí, moviendo los labios en silencio, hablándose con la Maga entre el humo y el jazz, riéndose para adentro de tanto Latréamont y tanto Montevideo.
Cortázar - Rayuela [11] (-136)
Edición Alianza Editorial, Madrid
Gregorovius se laissa remplir un verre de vodka et se mit à boire à petites gorgées. Deux bougies brûlaient sur la cheminée où Babs posait ses bas sales et les bouteilles de bière. A travers le verre, Gergorovius admira la flamme sans passion des bougies, si étrangères à eux, aussi anachroniques que le cornet de Bix qui allait et venait dans un temps différent. Les souliers de Guy Monod, qui dormait ou écoutait les yeux fermés sur le divan, le génaient un peu. La Sibylle vont s'asseoir par terre, une cigarette aux lèvres. Les flammes des bougies vertes brillaient dans ses yeux et Gregorovius la contempla extasié en se souvenant d'une rue de Morlaix le soir, d'un viaduc très haut, de nuages.
- Cette lumière est tout à fait vous, quelquechose qui va et vient, qui bouge sans cesse.
- Comme l'ombre d'Horacio, dit la Sibylle. Son nez enfle et diminue, c'est extraordinaire.
- Babs est la bergère des ombres, dit Gregorovius. A force de travailler l'argile, ces ombres concrètes... Tout respire ici, un contact perdu se rétablit, la musique y aide et aussi la vodka, l'amitié... Ces ombres sur la corniche, la pièce a des poumons, quelque chose qui palpite. Oui, l'électricité est éléatique, elle a pétrifié les ombres, elles font partie maintenant des meubles et des visages. Ici, en revanche... Regardez cette moulure, la respiration de son ombre, la volute qui monte et descend. L'homme vivait alors dans une nuit moelleuse, perméable, en un dialogue perpétuel. Les terreurs, quel luxe pour l'imagination !...Il joignit les mains en séparant légèrement les pouces : un chien ouvrit sa gueule sur le mur et bougea les oreilles. La Sibylle rit. Alors Gregorovius lui demanda comment c'était Montevideo et le chien s'évanouit brusquement car Gregorovius n'était pas très sûr qu'elle fût uruguayenne. Lester Young et les Kansas City Six. Chchut !... (Ronald, un doigt sur la bouche.)
- Moi, l'Uruguay cela m'évoque des choses étranges. Montevideo doit être plein de tours, de cloches fondues après les batailles. Ne me dites pas qu'il n'y a pas à Montevideo d'énormes lézards sur les rives du fleuve.
- Il y en a sans doute, dit la Sibylle. Ce sont des choses qu'on va voir en prenant l'autobus à Pocitos.
- Et Lautréamont, est-il connu à Montevideo ?
- Lautréamont ? demanda la Sibylle.Gregorovius soupira et but encore un peu de vodka. Lester Young, saxo ténor; Dickie Wells, trombone; Joe Bushkin, piano; Bill Coleman, trompette; John Simmons, contrebasse; Jo Jones, batterie. Four O'clock Drag. Oui, d'énormes lézards, des trombones sur les rives du fleuve, des blues qui se traînent, drag voulait sans doute dire lézard du temps, quatre heures du matin qui se traînent interminablement. Ou tout à fait autre chose. " Ah, Lautréamont, dit la Sibylle, se rappelant soudain. Oui, je crois qu'il est très connu là-bas. "
- Il était uruguayen, bien qu'il n'y paraisse pas.
- Il n'y parait pas, en effet, dit la Sibylle, pour se réhabiliter.
- En réalité, Lautréamont...
- Mais Ronald se fâche, il a mis une de ses idoles. Il faudrait se taire, dommage.
- Nous allons parler très bas et vous me raconterez Montevideo.
- Ah merde ! dit Etienne en les regardant d'un air furieux. Le vibraphone sondait l'air, amorçait des escaliers équivoques, laissait une marche en blanc, puis en sautait cinq d'un coup et réapparaissait au sommet, Lionel Hampton balançait Save it pretty mamma, il lâchait la corde et tombait en roulant dans un fracas de vitres, il tournait sur la pointe d'un pied, constellations instantanées, cinq étoiles, trois étoiles, dix étoiles, il les éteignait de la pointe de son soulier verni, il se berçait avec une ombrelle japonaise qui tournait vertigineusement dans sa main, et tout l'orchestre participait à la chute finale, une trompette rauque, la terre, retour au sol, cerf-volant retombé, fini, adieu. Gregorovius écoutait dans un murmure Montevideo via la Sibylle et peut-être allait-il savoir enfin quelque chose de plus d'elle, de son enfance, de son nom véritable, s'appelait-elle Lucie comme Mimi, il était à ce degré de vodka où la nuit commence à devenir magnanime, tout lui jurait fidélité et espérance, Guy Monod avait replié ses jambes et les durs souliers ne meutrissaient plus son croupion, la Sibylle s'appuyait un peu contre lui, légèrement, il sentait la chaleur de son corps, tous les mouvements qu'elle faisait en parlant ou en suivant la musique. Dans l'entrebâillement de ses paupières, Gregorovius distinguait le coin où Ronald et Wong choisissaient et passaient les disques, Oliveira et Babs assis par terre, le dos appuyé à une couverture esquimaude clouée au mur, Horacio oscillant en cadence dans la fumée, Babs perdue de vodka, de loyer à payer, de couleurs qui ne supportaient pas trois cent degrés, un bleu qui virait à l'orange, un truc insupportable. Derrière la fumée, les lèvres d'Oliveira remuaient en silence, il parlait au-dedans de lui, à quelqu'un d'autre, à autre chose, et ça tordait imperceptiblement les tripes de Gregorovius sans qu'il sût bien pourquoi, peut-être parce que cette absence apparente d'Horacio était une farce, il lui laissait la Sibylle pour jouer un petit moment, mais il était toujours là, remuant les lèvres en silence, parlant avec la Sibylle, derrière la fumée et le jazz, riant à aort lui de tant de Lautréamont et de Montevideo.
Cortázar - Marelle [11] (-136)
Edition française chez Gallimard - traduction Laure Guille-Bataillon

transcrit par jes